L’historienne Aude Mairey, qui lui a consacré une excellente synthèse (Ellipses, 2011. voir la table des matières ici), nous éclaire, le temps d’un interview, sur la vie et le mythe de Richard III, dernier roi de la famille Plantagenêt.

Fréquence médiévale : L’enterrement de Richard III semble avoir suscité un réel engouement en Angleterre. Quelle place occupe ce roi dans la mémoire nationale britannique ?
Aude Mairey : Depuis la découverte du squelette de Richard III en septembre 2012 sous un parking de Leicester, l’engouement médiatique a en effet été énorme, comme les montrent les milliers d’Anglais venus lui présenter un dernier hommage avant la cérémonie menée en grande pompe dans la cathédrale de Leicester le 26 mars dernier. Richard III occupe une place particulière dans la mémoire anglaise en grande partie grâce (ou à cause) de Shakespeare, qui lui a consacré une de ses pièces les plus célèbres et l’a définitivement transformé en tyran usurpateur et sans scrupules. Mais depuis la deuxième moitié du 19e siècle, Richard III a fait l’objet de nombreuses tentatives de réhabilitation qui ont soulevé des débats très populaires, surtout à partir des années 1950. La Richard III Society, fondée en 1924 pour le défendre, est d’ailleurs en grande partie à l’origine des fouilles de Leicester dont elle a financé une partie.

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FM : Pouvez-vous revenir un peu sur la carrière mouvementée de Richard III ?
AM : Richard, quatrième fils de Richard d’York, est né en 1452 dans l’une des familles les plus puissantes d’Angleterre, dans une période de troubles considérables – ce que l’on appelle les guerres des Roses – liées tant à des problèmes politiques que socio-économiques et à la défaite des Anglais en France. Richard d’York père est l’un des principaux acteurs de ces guerres civiles. Il revendique même le trône en 1460 mais, suite à sa mort lors de la bataille de Wakefield cette même année, c’est son fils aîné, Édouard IV, qui obtient la couronne en 1461 au détriment d’Henri VI de Lancastre. L’enfance de Richard est donc mouvementée !
Richard est fidèle à son frère Édouard durant tout le règne de ce dernier, y compris pendant les troubles de 1470-1471 qui ont vu Édouard temporairement dépossédé du trône. Cela ne l’a pas empêché de se construire un puissant pouvoir dans le nord du pays. Mais lorsque Édouard meurt en 1483, laissant deux fils adolescents, Richard, après une série de coups de force, s’empare de la couronne en juillet 1483 et fait très probablement éliminer ses neveux – ces derniers disparaissent durant l’été sans laisser de traces. Cette usurpation sanglante déplaît profondément à la société politique anglaise qui se révolte dès l’automne 1483 et dont de nombreux membres n’ont de cesse de lui trouver un remplaçant. Et finalement, à l’été 1485, c’est un lointain cousin des Lancastre, Henri Tudor, qui débarque de France pour affronter Richard III. Ce dernier est tué lors de la bataille de Bosworth le 22 août 1485. Ainsi est inaugurée la dynastie des Tudor.

FM : Comment et pourquoi s’est construite la légende noire de Richard III ?
AM : La « légende noire » de Richard commence à être construite dès sa mort – et peut-être même avant, même si l’on n’en possède pas de preuves écrites. Le premier texte décrivant Richard III comme un monstre est l’Histoire du royaume d’Angleterre de John Rous, terminée en 1486. Mais le portrait de Richard en tyran usurpateur est véritablement fixé par l’humaniste Thomas More dans son Histoire du roi Richard le Troisième, une œuvre en réalité rhétorique dont l’objet était de démontrer la folie de la tyrannie, composée dans les années 1510 et reprise dans les grandes chroniques du 16e siècle. C’est de ce portrait que s’inspire Shakespeare dans sa pièce Richard III, écrite autour de 1590, pour fixer le mythe d’un homme cruel et prêt à tout, y compris à faire assassiner ses neveux, symbole de la corruption du pouvoir. Cela dit, contrairement à ce qui a longtemps été soutenu, cette diabolisation de Richard III n’a pas été réellement initiée par les monarques Tudor afin de mieux affirmer leur perfection. Le livre de Thomas More, en particulier, visait en fait en partie le gouvernement d’Henri VII, et n’a d’ailleurs été publié qu’après sa mort. De même, la pièce de Shakespeare ne constitue pas particulièrement un éloge des Tudor. Dans tous les cas, il s’agit avant tout de dénoncer les divisions politiques de l’Angleterre et leurs conséquences sur le pays.

portrait de Richard III

FM : De toutes les œuvres contemporaines parlant de Richard III, laquelle est, selon vous, la plus marquante ?
AM : Les œuvres contemporaines sont toutes, à quelques exceptions près, des adaptations de Shakespeare. Après la Première Guerre mondiale, le personnage de Richard est souvent interprété en rapport avec le totalitarisme, ce qui est théorisé en 1962 par un célèbre critique polonais, Jan Kott. Ce type d’interprétation, même s’il n’est pas unique, a été particulièrement marquant. L’adaptation cinématographique de Richard Loncraine, réalisée en 1995 avec Ian McKellen dans le rôle-titre, transpose par exemple Richard III dans une Angleterre irréelle des années 1930 dans laquelle un régime fascisant se serait installé – en partie inspiré des idées d’Oswald Mosley, fondateur à cette époque de la British Union of Fascism. Ces dernières décennies, les interprétations sont beaucoup plus diversifiées, mais la pièce de Shakespeare connaît toujours autant de succès. Il ne se passe pas une année sans qu’elle soit montée quelque part. Richard III reste un objet de fascination sans fin…

Propos recueillis par William Blanc