Catégorie : Mythe arthurien

Star Wars face au Moyen âge

Alors qu’un nouvel épisode de la franchise Star Wars s’apprête à déferler sur nos écrans comme une nuée de stormtroopers, il nous semble intéressant de proposer aux lecteurs et lectrices…

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Alors qu’un nouvel épisode de la franchise Star Wars s’apprête à déferler sur nos écrans comme une nuée de stormtroopers, il nous semble intéressant de proposer aux lecteurs et lectrices de Fréquence Médiévale un petit point sur les liens existants entre l’univers créé par Georges Lucas et l’imaginaire du Moyen Âge.

Arthurien à voir, ou presque !

On le sait, le Moyen âge fantasmé occupe une place centrale dans l’imaginaire dans pays occidentaux, et particulièrement aux États-Unis. Aussi, il n’y a rien d’étonnant que Georges Lucas, en créant l’univers de Star Wars dans les années 1970, se soit inspiré des quelques éléments médiévaux.
Par exemple, de nombreux auteurs ont fait le parallèle entre le premier film de la franchise et la légende arthurienne, notamment dans la version – immensément populaire dans les pays anglo-saxons – développée par le romancier anglais T.H. White (The Once and Future King – 1939 et 1958) et adaptée à l’écran par les studios Disney en 1963. Pensez donc ! Un jeune héros (Luke Skywalker), élevé chez des paysans, qui n’apprend sa véritable identité qu’avec l’aide d’un vieil ermite (Obi Wan Kenobi) doté d’étrange pouvoir. Tout cela n’est pas sans rappeler le jeune Arthur mis à l’abri chez sire Ector avant d’être retrouvé par Merlin. Le jeune roi de Camelot et Luke se ressemble sur d’autres points : tous deux héritent d’une épée magique et deviennent des chevaliers en instaurant/restaurant un ordre (la Table ronde pour Arthur, les Jedis pour Luke).
Luke finit même par sauver une princesse (Leia) des griffes d’un chevalier noir (Dark Vador) qui l’a enfermé dans une version futuriste d’un château (l’Étoile noire). Quant au triangle amoureux entre Luke, Han Solo et Leia, il renvoie – comme l’a noté par exemple Laurent Aknin – celui réunissant Arthur, Lancelot et Guenièvre. Seule la fin est différente, et pour cause. Alors que dans les romans arthuriens – notamment dans la Vulgate du XIIIe siècle repris par Thomas Malory au XVe – l’amour de Lancelot et de Guenièvre est un des facteurs qui conduit Camelot à sa perte, la trilogie de Georges Lucas propose au contraire un happy end très hollywoodien propre à rassurer un public américain qui, à la fin des années 1970, en a bien besoin. On y reviendra.

Dark Vador : le samouraï de l’ordre noir

Dark Vador, avant d’être un peu notre père à toutes et à tous (lisez dans votre cœur et vous saurez que c’est la vérité !), représente surtout, dans le film de 1977, l’incarnation du chevalier noir, de l’anti Jedi – ce que les films suivants, y compris l’horrible Episode 1 (La menace fantôme), va confirmer –, jusqu’à son costume et son casque qui emprunte au heaume des samouraïs, le kabuto. C’est d’autant plus vrai que Georges Lucas, grand fan de film de chanbara (film de sabre) japonais, s’est inspiré, pour le scénario du premier film du cycle, de La forteresse cachée (1958) d’Akira Kurosawa. Mais attention, ne manqueront pas de penser les nombreux fans avertis de Star Wars, beaucoup de gens affirment que le casque de Dark Vador n’est pas tiré de l’équipement des guerriers japonais médiévaux, mais s’inspire du stahlhelm porté par les soldats allemand durant les deux conflits mondiaux – comme l’explique notamment cet article de Patrick Peccatte.
Certes. Mais là encore, il s’agit, d’une référence directe au Moyen Âge. Laissez-nous nous expliquer. Tout d’abord, le stahlhelm est une copie modifiée de la salade médiévale – tous les casques des guerres mondiales sont issus de modèles médiévaux. Mais, au-delà de cela, il faut bien comprendre que dans la culture populaire américaine, depuis le Première Guerre mondiale, les Allemands et, par extension, les nazis – auxquels on associe très facilement le stahlhelm – sont assimilés à des tyrans féodaux barbares. Cela transparaît nettement dans les comics publiés durant le conflit de 1939-1945 durant lequel il est courant de voir Hitler et ses sbires diriger des troupes depuis un château ou torturer des héros dans un donjon médiéval. Ces représentations s’appuient certes sur des éléments réels – après tout, Himmler pensait récréer avec la SS une Table ronde racialement « pure » – mais elle permet surtout aux Américains de s’imaginer comme des êtres civilisés ou mieux, comme de nouveaux chevaliers arthuriens terrassant les oppresseurs « médiévaux » nazis. Le général Eisenhower, la veille du débarquement du 6 juin 1944, déclare ainsi aux millions de soldats qui s’élancent vers les plages normandes qu’ils embarquaient pour une « Grande Croisade ». On retrouve ce schéma dans le film Indiana Jones et la dernière croisade (1989), produit notamment par Georges Lucas, qui montre des nazis opérant depuis un château, contré par un américain – Indiana Jones – qui devient, à terme, l’héritier des chevaliers du Graal.

L’Amérique retrouve sa chevalerie

Star Wars arrive dans le paysage cinématographique à un moment où la plupart des grandes mythologies hollywoodiennes sont presque mortes. Le western classique, associé à l’Amérique conservatrice, a ainsi pris un rude coup au début des années 1970. L’image du cowboy solitaire et justicier a été battue en brèche par les productions italiennes (comme celles de Sergio Leone) et par celles de la jeune génération de réalisateur du Nouvel Hollywood (Midnight Cowboy par exemple).
Les films de chevaliers, genre populaire durant les années 1950, en pleine Guerre froide durant lequel les héros du Moyen Âge – roi Arthur en tête – sont mobilisés contre le communisme, sont marqués par la même tendance. Ainsi, La rose et la flèche (1976) met en scène un Robin des Bois vieillissant (Sean Connery) et un Richard Cœur de Lion brutal, indigne de l’idéal chevaleresque. Cette évolution parallèle de deux genres, le western et le film médiévaliste, n’a rien d’étonnant tant le cowboy et le chevalier ont été maintes et maintes fois comparés, voire fusionnés dans la culture populaire américaine, par exemple dans la série télévisée Have Gun – Will Travel (1957-1963).
Star Wars apparaît donc au milieu du désert. Écrit et réalisé par une des figures du Nouvel Hollywood, ce film est un moyen, pour les plus jeunes générations, comme l’a bien montré Susan Aronstein, de réactiver les mythes américains. Celui du cowboy (via la figure d’Han Solo, véritable gunfighter de l’espace), mais aussi celui du chevalier, à travers les personnages d’Obi-Wan Kenobi et de Luke Skywalker, luttant contre un empire maléfique, tout comme les chevaliers américains ont combattu l’Allemagne durant les deux guerres mondiales. Cette renaissance arrive à point nommé dans une Amérique démoralisée sa défaite au Vietnam (Saigon a été prise par les Vietcongs en 1975) et dont le modèle est remis en cause par les mouvements pour l’égalité sociale et raciale des années 1960 et par la crise provoquée par le choc pétrolier de 1973.
La rhétorique est rapidement récupérée par Ronald Reagan, élu président en 1980 et prônant une politique agressive à l’encontre de l’URSS. N’hésitant pas à populariser ses opinions auprès du grand public en renvoyant à des lieux communs cinématographiques – Reagan a été acteur à Hollywood et cultive une image de cowboy –, il fait plusieurs fois référence à Star Wars à ses propres fins. Le bloc Soviétique est ainsi décrit par le président en mars 1983 comme un « empire du mal » (« evil empire » en référence à l’empire maléfique de la trilogie de Lucas) contre lequel il propose de déployer un programme sophistiqué de satellite de défense vite baptisé « Guerre des étoiles » par la presse et grâce auquel, explique,t-il, « la Force est de notre côté », paraphrasant ainsi la très célèbre devise de l’ordre de chevaliers Jedi auquel appartient Luke Skywalker. Voilà la chevalerie américaine ressuscitée pour une nouvelle croisade (contre le communisme cette fois) d’autant plus que les Jedis partage de nombreuses caractéristiques avec les ordres militaires qui agissaient en Terre sainte aux XIIe et XIIIe siècles, templiers en tête (habits monacaux, célibat affiché).

Conclusion : Star Wars, un succès médiéval

Star Wars a rencontré un succès inattendu, mais en fin de compte facilement explicable. Georges Lucas a pris de nombreux éléments tirés de la culture populaire et de l’imaginaire en les habillant sous un jour nouveau : du western ou des films de guerre – notamment des combats d’aviation. Mais c’est l’utilisation du Moyen Âge fantasmé qui a rendu cet univers foncièrement familier à nos yeux et a assuré son succès, notamment l’imagerie de la fantasy, genre qui rencontre, à partir des années 1960, un succès grandissant avec par exemple des productions comme Les Sorciers de la guerre de Ralph Bakshi, qui sort en même temps que Star Wars. La plupart des grands personnages de la série ont quelque chose de médiéval. Les ayants droit de Chrétien de Troyes vont-ils attaquer Georges Lucas pour plagiat ?

William Blanc

Bibliographie

  • Blanc William, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain, Paris, Libertalia, 2016
  • Aronstein Susan, Hollywood knights. Arthurian cinema and the politics of nostalgia, Palgrave Macmillan, 2005
  • Fraser John, America and the pattern of chivalry, Cambridge Univerity Press, 2009 (1re édition 1982)
"The Accolade de Star Wars", un détournement récent d'une peinture médiévaliste anglaise du début du XXe siècle "The Accolade" d'Edmund Leighton.
« The Accolade de Star Wars », un détournement récent d’une peinture médiévaliste anglaise du début du XXe siècle « The Accolade » d’Edmund Leighton.
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Knightfall… les templiers au mixer !

Alors que la seconde saison de la série Knightfall est dévoilée par la chaîne History, revenons très brièvement sur cette série consacrée à l’ordre du Temple. Sa recette est simple…

Alors que la seconde saison de la série Knightfall est dévoilée par la chaîne History, revenons très brièvement sur cette série consacrée à l’ordre du Temple. Sa recette est simple et ressemble un peu à ce qui a été fait avec la série Vikings (produit par la même chaîne, nous en parlions ici). Prenez tous les poncifs possibles sur les Templiers et le Graal, mélanger (beaucoup) au mixer, ajouter une pincée d’intrigues politiques à la Game of Thrones, mettez au bûcher… pardon, au four à 180°, et voilà.
Le résultat : du grand n’importe quoi au niveau historique mais, en fin de compte, une série plaisante lorsqu’on la prend au septième degré et qu’on s’amuse à repérer les références (pseudo-)historiques des scénaristes dont nous vous livrons ici une liste non exhaustive. Attention, spoilers.

  • Lien fait entre les templiers et la quête du Graal. Les moines-soldats sont décrits comme les gardiens de la coupe sacrée (qu’ils perdent évidemment au début de la série et qu’ils tentent par la suite de retrouver). De plus, deux membres du Temple portent des noms de chevaliers de la Table ronde (Gauvain et Perceval). Certes, l’association entre le Graal et les Templiers est évoquée dans un texte médiéval avec d’être repris dans d’obscurs ouvrages ésotériques ultra-réactionnaires. Mais dans le grand public, elle était largement oubliée. Cette théorie ne sera en réalité largement diffusée qu’à partir de 1982, dans un essai pseudo-historique britannique L’Énigme sacrée (The Holy Blood and the Holy Grail – 1982) dont se moque Umberto Eco avec son roman Le Pendule de Foucault (1988). L’idée est reprise en 2003 par Dan Brown pour son best-seller mondial Da Vinci Code. À chaque fois, les Templiers sont décrits comme une société secrète surpuissante protégeant la coupe sacrée (ou ce qu’elle représente) depuis de nombreux siècles. Les auteurs de Knightfall s’inspirent largement de cet imaginaire en se replaçant à l’origine supposée de la disparition de l’artefact et des moines-soldats. Reste à savoir quel complot mystérieux (car complot il y aura certainement) se cache derrière la disparition du Graal dans la série de la chaîne History. Nous en saurons plus en regardant les prochains épisodes dont nous vous ferons un compte rendu.
  • Gauvain et Perceval. Le premier servant de maître au second. Jolie variation sur le Conte du Graal de Chrétien de Troyes (fin XIIe siècle), même si, dans ce texte, aucun des deux chevaliers n’est un templier.
  • Perceval amoureux d’une jeune juive. L’inspiration vient sans doute du texte Parzival de Wolfram von Eschenbach écrit au XIIIe siècle. Les Templiers, notamment le héros de la série (le templier Landry), se mobilisent d’ailleurs, armes à la main, pour protéger les juifs des persécutions. Chose impossible dans la réalité. Non seulement les templiers n’ont pas réagi à la grande expulsion des juifs du royaume de France en 1306, mais il y avait de toute façon en Occident très peu de combattants du Temple pour s’opposer à la volonté du roi Philippe. En réalité, la tolérance religieuse dont fait acte Landry ou Perceval permet surtout de rendre les personnages principaux acceptables pour un public moderne.
  • Les cathares gardiens du Graal. Cette légende est née dans les cercles occultistes au XIXe siècle. Au XXe siècle, un nazi, Otto Rahn, tente même de trouver le Graal au château de Montségur, une des dernières places fortes de l’hérésie prise en 1244. Il pense en effet que le Graal et les cathares étaient des survivances de la véritable religion de la « race blanche » étouffée par un christianisme impulsé par les juifs (oui, oui… Rahn était parti très loin dans sa tête). Inutile de dire qu’il n’a pas trouvé la coupe sacrée dans les Pyrénées et que les cathares sont autant liés au Graal qu’à la guitare d’Elvis Presley. Mais l’idée est tellement séduisante pour des scénaristes en mal de complots faciles que le lien entre l’hérésie la plus célèbre du Moyen âge et le bocal à anchois le plus fameux du monde est devenu un lieu commun de la culture populaire.
  • La présence des Assassins. Nombre d’auteurs aiment bien connecter les Assassins (dont nous avons déjà parlé ici) et les Templiers. Pourtant, si les deux groupes étaient contemporains, ils n’avaient en réalité pas grand-chose à voir. Les « Assassins » représentaient une tendance de l’Islam. Les Templiers, eux, constituaient un ordre militaire. Qu’importe ! Depuis une trentaine d’années, et encore plus depuis le succès du jeu vidéo Assassin’s Creed (dans lequel templiers et Assassins s’entre-déchirent depuis des millénaires), impossible d’évoquer les uns dans une série sans que les autres apparaissent. Les producteurs de Knightfall ont quand même poussé le bouchon un peu loin… outres les assassins couverts de chèches noirs se baladant tranquilles dans la Paris du XIVe siècle, une spadassin mongole (???) cachée par un masque en métal utilisant le feu grégeois pour commettre des attentats est tellement too much que ça nous a bien fait rire à la rédaction de Fréquence médiévale.
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  • Le druide… quelle idée de mettre un druide au XIVe siècle en France ? En même temps, il devient de plus en plus courant, dans les films anglo-saxons, d’assimiler des sorciers (et les sorcières) à des prêtres païens dont les cultes auraient survécu clandestinement depuis l’Antiquité. L’idée est née du XIXe siècle (notamment dans La Sorcière de Jules Michelet). On en parlait ici :
  • La reine amoureuse d’un templier (et inversement). Pas de série télévisée sans les intermèdes Closer. Maurice Druon dans Les Rois Maudits faisait pareil, en s’appuyant tout de même un peu plus solidement sur la réalité historique. Avec Knightfall c’est la fête, avec en prime une histoire passionnelle entre l’héritier de la couronne de Catalogne (les scénaristes voulaient peut-être dire l’Aragon) et la fille de Philippe le Bel, avec, entre les deux amants un conseiller vicieux (Guillaume de Nogaret, un tantinet risible) et la mongole/ninja/terroriste…
  • Un chevalier Jedi s’est glissé dans la série au début de la saison 2. Non, non, ce n’est pas une blague : Mark Hamill (alias Luke Skywalker) a obtenu un rôle dans Knightfall. Pas étonnant, tant l’univers de Star Wars est rempli d’imagerie médiévale et que l’ordre Jedi est fortement inspiré par l’ordre du Temple.
Mais où est donc Luke Skywalker ?
  • Enfin, les Templiers apparaissent dans Knightfall comme un État dans l’État, capable de mobiliser une armée au cœur du royaume de France. L’idée est aussi vieille que le procès et la condamnation de l’ordre et a fait les choux gras de nombreuses fictions.

Nous n’en relèverons pas plus pour éviter d’autres spoilers, d’autant que l’intrigue prend des tournures complètement loufoques à la fin de la saison 1 (du grand n’importe quoi…). On a bien ri en tout cas et on attend la suite avec impatience (si, si).

William Blanc

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Prince Valiant : l’étalon de la BD médiévale

Bande dessinée aujourd’hui en grande partie oubliée, Prince Valiant joue un rôle important dans la constitution de notre imaginaire médiéval. Créée en 1937 par Harold Foster, traduite presque immédiatement en…

Bande dessinée aujourd’hui en grande partie oubliée, Prince Valiant joue un rôle important dans la constitution de notre imaginaire médiéval. Créée en 1937 par Harold Foster, traduite presque immédiatement en français, adaptée dès 1954 au cinéma, imitée plusieurs fois en France (par exemple dans les pages de Vaillant avec Yves le Loup), parodiée (par le magazine Mad, par Gotlib), on ne compte plus les œuvres médiévalistes qui n’auraient pas pu exister sans Prince Valiant.

Pour en savoir plus, vous pouvez télécharger sur cette page cet article. Bonne lecture.

Prince Valiant, une bande dessinée médiévaliste d'Harold Foster

William Blanc

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