Catégorie : Littérature

Fréquence médiévale : la poésie du Moyen âge avec Michel Zink

Qui peut encore dire que la poésie médiévale est ennuyeuse après avoir écouté Michel Zink ? Pas l’équipe de Fréquence Médiévale en tout cas qui a profité de la publication…

Qui peut encore dire que la poésie médiévale est ennuyeuse après avoir écouté Michel Zink ? Pas l’équipe de Fréquence Médiévale en tout cas qui a profité de la publication de son ouvrage Bienvenue au Moyen Âge, coédité par les éditions équateurs et France Inter, pour lui poser quelques questions.

Quelle expérience cela a été ! Michel Zink, en explorant les œuvres du Moyen Âge francophone, nous a entraîné loin des sentiers battus, des grands textes épiques à la poésie troubadour, de Tolkien à Georges Brassens en passant par…. les piles Durandal. Un régal ! Bonne écoute :

Le troubadour Raimbaut de Vacqueyras – Paris, BnF, ms. fr. 12473, f° 60
Le troubadour Raimbaut de Vacqueyras – Paris, BnF, ms. fr. 12473, f° 60

Et pour terminer en chanson, écoutez la très belle adaptation de La ballade des pendus chantée par Serge Reggiani dans l’album Et puis… (1968).

À lire, Michel Zink, Bienvenue au Moyen âge, 14 euros. Présentation plus complète sur le site de l’éditeur.
Merci à Exomène, le troubadour des MP3, pour la technique et le montage.

William Blanc

Couve Zink HD
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La légende de Robin des Bois en Amérique

Comment la légende de Robin des Bois, qui a vu le jour en Angleterre entre le XIVe et le XVe siècle, s’est développée, a été transformée et a été popularisée…

Comment la légende de Robin des Bois, qui a vu le jour en Angleterre entre le XIVe et le XVe siècle, s’est développée, a été transformée et a été popularisée en Amérique à partir du XIXe siècle dans le cinéma, la bande dessinée (les comics de super-héros notamment), mais aussi à travers maints usages politiques ? Conférence donnée le 19 mars 2019 à l’Institut Finlandais à l’invitation de la Société des Amis du Musée de Cluny. Bonne écoute :

La légende de Robin des Bois vue par l’illustrateur américain N.C. Wyeth

Merci à Exomène pour la captation et le montage des images.

William Blanc

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Les sagas islandaises au Moyen âge

« Légendaires, héroïques ou familiales, elles sont la fierté du peuple islandais. Mais que racontent au juste les sagas ? Ecrites entre le XIIe et le XIVe siècles, soit plus de…

« Légendaires, héroïques ou familiales, elles sont la fierté du peuple islandais. Mais que racontent au juste les sagas ? Ecrites entre le XIIe et le XIVe siècles, soit plus de deux siècles après l’époque qu’elles relatent, les sagas de Njáll, d’Egill ou de Snorri sont-elles historiquement fiables ?

Quand les sagas islandaises ont-elles été écrites ? Pourquoi leur écriture s’interrompt-elle brutalement au XIVe siècle ? Comment et par qui ont-elles été portées à notre connaissance ? Voici quelques unes des questions qu’Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay posent à François Emion, maître de conférences en études nordiques à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste de la Scandinavie médiévale, Marie Mossé, professeure agrégée de lettres et Hanna Steinunn Thorleifsdottir, maîtresse de conférences en langue, littérature et civilisation islandaises à l’Université de Caen Normandie.

Comment les sagas ont-elles été portées à notre connaissance ?

Marie Mossé : Au XIXe siècle, la « kvöldvaka » ou veillée du soir, passage obligé de l’hospitalité islandaise au cours de laquelle le père de famille lit des extraits d’une saga à ses invités, va devenir un motif du récit de voyage en Islande. A une période où cette colonie danoise est toujours spoliée de son « trésor » – ses manuscrits – qu’elle ne récupérera qu’au XXe siècle, les familles islandaises investissent le voyageur d’un rôle d’ambassadeur et de promoteur de ce patrimoine littéraire. Ainsi, la « bibliothèque islandaise » va-t-elle éblouir les voyageurs européens jusqu’à devenir cet objet intellectuel et spirituel fascinant, capable de perdurer en dépit de la domination politique danoise et d’un contexte économique qui maintient la population dans la misère. Et in fine contribuer à forger la figure de l’Islandais ascète.

Les sagas islandaises témoignent d’un art narratif resserré, à l’économie proche parfois du laconisme, alors que, comme on l’a vu avec la déferlante Game of thrones, la mode s’est emparée du mot pour désigner des récits marqués par un souffle épique et un lyrisme démesurés…

François Emion : En effet, le mot a pris en français un sens différent alors que saga est dérivé du verbe « segja » qui signifie dire. Ce qui est dit. Ainsi, les Islandais appellent saga tout texte historique ou fictif : des adaptations des romans de chevaliers aux sagas royales en passant par des textes hagiographiques, au sens de la vita latine : c’est donc un corpus varié aux écritures différentes. Dans l’ensemble, les sagas sont des récits touffus avec de nombreux personnages et dont le thème central reste le conflit et sa résolution. Si l’on ne considère que les sagas des Islandais par exemple, un corpus de 40 textes qui relate la vie en Islande depuis l’installation à la fin du IXe siècle jusqu’au XIe siècle, celui-ci forme un ensemble cohérent avec des motifs littéraires récurrents : la vengeance, le duel, les « berserkir » ou guerriers-fauves, costauds mais un peu bêtes qui sont tués par le héros. La comparaison la plus pertinente est sans doute le western américain !

Quel était le but des sagas ? S’agissait-il d’édifier le peuple, de souder une communauté dans un récit épique national ?

Hanna Steinunn Thorleifsdottir : Malgré la présence de descriptions assez dures de batailles, de blessures terribles infligées aux héros, les sagas ont été écrites pour le divertissement du lecteur ou de l’auditeur, « til gamans » comme l’a écrit Régis Boyer. Ces descriptions assez crues sont aussi faites pour secouer le lecteur ! Extrêmement humaines, et souvent ambiguës – comme le prouve la fameuse réplique de Snorri Sturluson « Ekki skal höggva » « ne frappe pas » sur laquelle les commentateurs divergent toujours – les sagas font appel à la subjectivité du lecteur. Leur essence même est d’inviter à lire entre les lignes. Vous participez vous-même de la saga, c’est vous qui écrivez l’histoire !

Manuscrits enluminés de sagas islandaises (Flateyjarbók et Saga de Saint Olaf), XIVe siècle
Manuscrits enluminés de sagas islandaises (Flateyjarbók et Saga de Saint Olaf), XIVe siècle Crédits : Werner Forman/Universal Images GroupGetty

« Les poèmes anciens sont offerts davantage comme divertissement que comme des vérités éternelles […]. Je tiens à remercier tous ceux qui ont écouté et apprécier cette histoire et, dans la mesure où ceux qui ne l’ont pas aimée n’en seront jamais satisfaits, laissons ceux-là jouir de leur propre misère. » Saga de Hrolfr Sans Terre

Textes lus par Mélanie Orru. »

Bibliographie

Sagas islandaises

Sagas islandaises Gallimard – coll. La Pléiade, 2003

Intervenants

Emission La Fabrique de l’Histoire diffusée sur les ondes de France Culture, le dimanche 17 avril 2019.

Production : Vincent Charpentier ; Réalisation : Vanessa Nadjar avec la collaboration de Sandrine Chapron

Production : Emmanuel Laurentin ; Production déléguée : Séverine Liatard, Anaïs Kien, Victor Macé de Lépinay avec la collaboration deCéline Leclère, Aurélie Marsset, Marion Dupont Réalisation : Marie-Laure Ciboulet, Thomas Dutter, Renaud Dalmar, Séverine Cassar, Anne Fleury

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Game of Thrones : retour aux sources

Quel est le lien entre cette image tirée de Game of Thrones ci-dessus et cette enluminure médiévale du XVe siècle ? Pour le savoir, il vous suffit de télécharger, en…

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Quel est le lien entre cette image tirée de Game of Thrones ci-dessus et cette enluminure médiévale du XVe siècle ?

saint_clement_dragon

Pour le savoir, il vous suffit de télécharger, en cliquant ici ou sur l’image ci-dessous, l’article « Le Trône de fer – retour aux sources ».

Game_of_thrones_retour_aux_sources_william_blanc

Pareillement, vous pourrez aussi connaître le lien entre cette images de la série et l’enluminure en dessous, réalisé en 1408 en France dans des circonstances particulières.

Game of Thrones Générique
Le lion des Lannister, le cerf des Baratheon et le loup des Stark à l’assaut du dragon des Targaryen.

Bonne lecture.

SI le sujet de Game of Thrones vous intéresse, n’hésitez pas à lire cet autre article sur notre site.

William Blanc

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Fréquence médiévale : la passion de Valenciennes

Fréquence médiévale, après avoir traité du théâtre médiéval, s’intéresse à une immense pièce, la passion de Valenciennes, qui a été jouée à Valenciennes : plusieurs dizaines de milliers de vers,…

Fréquence médiévale, après avoir traité du théâtre médiéval, s’intéresse à une immense pièce, la passion de Valenciennes, qui a été jouée à Valenciennes : plusieurs dizaines de milliers de vers, des dizaines et des dizaines d’acteurs, vingt-cinq jours de représentation (oui, vous avez bien lu !), cette superproduction a été reconstituée par une équipe universitaire que vous pouvez visionner ici. Pour en parler, nous avons eu le plaisir d’interviewer Xavier Leroux, professeur des universités en langue et littérature médiévales à l’université de Toulon, qui nous parle de ce projet phénoménal et des défis auquel toute l’équipe a fait face pour tenter de « recréer » la passion de Valenciennes.
Bonne écoute :

Merci à Exomène, l’homme aux mille mystères, pour le montage.

William Blanc

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Fréquence médiévale : Robin des Bois

Robin des Bois. Voilà un personnage que nous connaissons toutes et tous grâce aux multiples adaptations de ses exploits pour le grand écran, çà commencer par le très grand film…

Errol Flynn dans "Les aventures de Robin des Bois" (1938)
Errol Flynn dans Les aventures de Robin des Bois (1938)

Robin des Bois. Voilà un personnage que nous connaissons toutes et tous grâce aux multiples adaptations de ses exploits pour le grand écran, çà commencer par le très grand film de Michael Curtiz en 1938 avec Errol Flynn. Mais le bandit qui prend aux riches pour donner au pauvre a-t-il vécu au temps des premiers Plantagenêt ? A-t-il vraiment combattu le prince Jean ?
Pour en savoir plus, nous avons eu l’immense plaisir d’interviewer l’historien Jacques Rossiaud. Nous l’avons retrouvé dans la forêt de Sherwood, où il nous a entrainés à la découverte des premières mentions du mythe de Robin et des différentes versions de sa légende au Moyen âge.
Bonne écoute :

Merci, pour le montage, à Exomène, le frère Tuck des mp3 (et de la bière trappiste).
Et, pour en savoir plus sur les représentations de Robin des Bois au cinéma, vous pouvez également regarder cette vidéo sur notre chaîne YouTube, diffusée à l’origine sur France 5.

N’hésitez pas à écouter l’excellente émission « On révise nos classique » diffusée sur Radio Campus Paris, qui a consacré un de ses épisodes à une analyse du film de Michael Curtiz.

William Blanc

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Fréquence médiévale : le théâtre au Moyen âge

Nous connaissons beaucoup le théâtre classique des Molière, Racine et autre Corneille. Mais le théâtre en Europe du Nord est riche d’une histoire dont on aperçoit le première trace dès…

IMAGE 1 – "Lucifer convoque ses diables", Eustache Marcadet, Mystère de la Passion, vers 1480. Cette illustration permet aux concepteurs des mystères de mettre en scène le jeu des acteurs qui joueront les diables.
IMAGE 1 – « Lucifer convoque ses diables », Eustache Marcadet, Mystère de la Passion, vers 1480. Cette illustration permet aux concepteurs des mystères de mettre en scène le jeu des acteurs qui joueront les diables.

Nous connaissons beaucoup le théâtre classique des Molière, Racine et autre Corneille. Mais le théâtre en Europe du Nord est riche d’une histoire dont on aperçoit le première trace dès le Moyen âge classique. Au XVe siècle et sans doute avant, on trouve ainsi des professionnels – comme la confrérie de la Passion à Paris – organisant des spectacles gigantesques et foisonnants, les mystères, dont la taille et la durée – certains mystères durent quatre jours ! – n’ont rien à envier, avec leurs effets spéciaux (IMAGE 2), aux grandes productions modernes de Broadway. Pour découvrir ce patrimoine littéraire aujourd’hui oublié, Fréquence Médiévale a le plaisir de recevoir Darwin Smith, directeur de recherche au CNRS-LAMOP, coauteur avec Gabriella Parussa et Olivier Halévy de l’anthologie Le théâtre français du Moyen Âge et de la Renaissance (L’Avant-scène, 2014). Bonne écoute :

Et maintenant, quelques images :

MAGE 2 – « Mécanisme d’une sorcière mobile qui crache du feu par la bouche et les oreilles », Gionvanni de Fontana, Livre des machines, v. 1420. Ce type de machinerie complexe était employé comme « effets spéciaux » dans le théâtre médiéval. Georges Lucas peut aller se rhabiller !
IMAGE 3 – Les didascalies dans le Mystère de la Passion joué à Mons en 1501 avec les instructions pour les acteurs à gauche (et leurs lignes à droite).

Pour en savoir plus

Rendez-vous sur cette page qui propose une bibliographie complète consacrée au théâtre médiéval français.

Merci, pour le montage, à Exomène, dont les compétences techniques ne sont pas de la farce !

William Blanc

le-theatre-francais-du-moyen-age-et-de-la-renaissance_avant-scene-theatre

Finissons par une annonce. Darwin Smith fait en effet partie du projet La Passion de Valenciennes 1547 3D, un film expérimental qui propose un extrait de la plus célèbre des grandes Passions de la fin du Moyen Age en France. L’extrait – l’épisode de la Samaritaine, suivi d’une diablerie et d’un miracle – a été filmé en studio sur fond vert puis incrusté dans un décor numérique en 3D reconstitué à partir des peintures des manuscrits disponibles sur le site de la Bibliothèque nationale de France-Gallica.

Le film a été réalisé à l’occasion de l’exposition « Pathelin, Cléopâtre, Arlequin », au Musée national de la Renaissance d’Écouen. Le projet a été porté par l’Université de Toulon (laboratoire Babel et Télomédia) et a bénéficié du soutien des laboratoires Clesthia (Université de Paris 3-Sorbonne-nouvelle) et LaMOP (Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne/CNRS). Il a en outre bénéficié du soutien du Musée national de la Renaissance et de l’Association des amis du Musée national de la Renaissance ainsi que de la TGIR Huma-Num.

Valenciennes 1547 3D est une nouvelle étape d’un travail initié 1998 par Darwin Smith avec la création au LaMOP du Groupe d’étude sur le théâtre médiéval et qui avait abouti en 2014 à la publication du Théâtre français du Moyen Age et de la Renaissance : histoire, textes, mises en scène (D. Smith, G. Parussa, O. Halévy dir., Editions L’avant-scène théâtre 2014).

Pour en savoir plus, rendez-vous jeudi 28 février 2019 :

Passion de Valenciennes 1547 3D
projection-débat jeudi 28 février 18h45

Institut d’études théâtrales
Université Paris 3 Sorbonne-nouvelle, Centre Censier
13 rue de Santeuil Paris 75005
salle D3

Modérateur Pierre Letessier (directeur de l’Institut d’études théâtrales)
Xavier Leroux (réalisation, mise en scène) – Darwin Smith (co-concepteur) Charles Di Meglio (comédien, assistant de mise en scène et costumiste) Mathieu Beaud (site d’accompagnement du film)
Discutants William Blanc (historien, animateur du podcast Fréquence médiévale), Gabriella Parussa (linguiste).


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Alexandre le Grand : une légende médiévale

On associe généralement Alexandre le Grand, mort en 323 avant notre ère, à l’Antiquité. Et pourtant, la littérature médiévale a popularisé la figure du roi macédonien au point d’en faire…

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d'Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale) a Faacen.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d’Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale).

On associe généralement Alexandre le Grand, mort en 323 avant notre ère, à l’Antiquité. Et pourtant, la littérature médiévale a popularisé la figure du roi macédonien au point d’en faire un modèle pour les rois et les princes. Nous avons demandé à Maud Pérez-Simon, (Maître de conférences en littérature médiévale à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3) de nous faire découvrir l’étrange destin de cet Alexandre que l’on célébrait en vers et en ancien français.

William Blanc : De quand datent les premières versions médiévales occidentales de la légende ?

Maud Pérez-Simon : C’est difficile à dire car l’histoire d’Alexandre n’a cessé de circuler. Les versions françaises dérivent d’un récit écrit en grec entre le Ie et le IIIe siècle à Alexandrie. L’auteur est inconnu. Il a été assimilé à Callisthène, neveu d’Aristote, compagnon et historiographe du héros macédonien. Toutefois, Alexandre ayant rapidement exécuté Callisthène, il est peu convaincant de lui attribuer la biographie de son meurtrier. Faute de mieux, on intitule l’ouvrage Le roman du Pseudo-Callisthène.

Ce récit fait une large part au romanesque et témoigne d’une réappropriation d’Alexandre par les Egyptiens. Le père d’Alexandre ne serait ainsi par Philippe de Macédoine, mais Nectanébo, le dernier pharaon d’Égypte !

Le texte grec a ensuite voyagé jusqu’à être traduit en latin par Julius Valerius au IVe siècle. Particulièrement populaire, il a circulé sous une forme résumée à partir du IXe siècle avant d’être traduit en français par un auteur nommé Albéric de Pisançon au début du XIIe siècle. Cet ouvrage, dont il ne nous reste rien aujourd’hui, à part une traduction allemande, est important à plusieurs titres. Le roman d’Albéric, écrit en octosyllabes, serait le premier de nos romans français. Premier titre de gloire non négligeable. C’est, dans notre littérature, la première oeuvre qui n’ait pas un caractère religieux prédominant et qui se construise par rupture avec le modèle épique : le héros ne devient ni un martyr ni un saint. Le roman d’Albéric a également servi de source à Alexandre de Paris qui a rédigé en 1185 un long Roman d’Alexandre, utilisant pour la première fois le vers dodécasyllabique qui a eu une grande destinée littéraire et auquel notre héros (et son auteur !) ont donné leur nom : l’alexandrin.

Le texte grec a été diffusé par une seconde voie. Un jour qu’il était envoyé à Constantinople en mission diplomatique par les ducs de Campanie, un archiprêtre dont nous aurions oublié le nom s’il n’avait pas pris soin de l’écrire, Léon de Naples, a visité la bibliothèque de la capitale byzantine, trouvé un manuscrit du Pseudo Callisthène et l’a copié pour la duchesse, qui lisait le grec. A la mort de la duchesse, le duc a fait traduire l’ouvrage pour pouvoir le lire à son tour. Nous sommes au milieu du Xe siècle. Cette version a connu un immense succès et s’est diffusée à partir de l’Italie en trois autres versions latines, nommées Historia de Proeliis (Histoire des combats) puis en une française au XIIIe siècle, nommée aujourd’hui Le Roman d’Alexandre en prose. C’est de cette dernière tradition, largement illustrée, que parle mon ouvrage.

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.

WB : Quelles sont les sources antiques des versions médiévales de la légende d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Les ouvrages antiques représentent le versant historique de l’histoire d’Alexandre. On connaît une double tradition, grecque (Plutarque, Diodore de Sicile, Arrien….) et latine (Quinte Curce, Orose et de Justin). Ces sources sont toutes lacunaires et le Moyen Âge les utilise de façon combinatoire, d’autant plus que les versions grecques ne peuvent presque plus être lues dans leur langue originale, les locuteurs du grec se faisant rares au Moyen Âge. Mais c’est la version romanesque, issue du Pseudo-Callisthène, qui a connu le plus grand succès.

Le Roman d’Alexandre en prose, sur lequel je travaille, est né d’une Historia de Preliis combinée avec le texte d’Orose, un auteur chrétien du début du Ve siècle. Très populaire au Moyen Âge, il est à l’origine d’une tradition de dénigrement d’Alexandre et de ses conquêtes. Dans ses Historiae adversum paganos (livre III, ch. 12 à 23), Orose insiste tout particulièrement sur les exactions commises par le Macédonien. Il considère Alexandre comme un des fléaux les plus importants qui se soient abattus sur l’humanité. L’auteur de la version latine s’est donc trouvé la position difficile de faire un ouvrage valorisant Alexandre en utilisant une source à but polémique, qu’il essayait d’occulter. Les contradictions qui en résultent sont parfois délicieuses.

WB : Quelles sont les différences majeures entre les versions antiques et médiévales ?

M P-S : Les versions médiévales sont romancées comme je vous l’ai dit. C’est sous la forme d’un dragon que le pharaon Nectanébo conçoit Alexandre en abusant de la crédulité de sa mère. On raconte qu’Alexandre a visité le ciel une cage tirée par des griffons appâtés par une lance sur laquelle Alexandre avait fixé de la viande. Il aurait aussi visité la mer dans un tonneau de verre de son invention en emportant avec lui un chat, un chien et un coq. Surtout, l’Alexandre historique s’est arrêté au bord du Gange tandis que l’Alexandre romanesque conquiert l’Inde. Cette modification dans la trame narrative permet à l’auteur de susciter des rencontres, voire des combats, entre Alexandre et des peuples monstrueux (hommes sans tête, cyclopes, …) ou des animaux hybrides et farouches, pour le plus grand plaisir du lecteur.

L’autre différence majeure est que, selon le principe d’adaptation propre aux romans médiévaux, Alexandre est désormais un chevalier, que l’on adoube et qui entretient avec la reine des Amazones des relations courtoises.

WB : Alexandre a servi de modèle à des rois et à des princes médiévaux. Lesquels et dans quel but ?

M P-S : On sait qu’Alexandre a inspiré de nombreux gouvernants, parmi lesquels, le premier, Ptolémée, son compagnon d’armes qui a ensuite fondé une lignée de pharaons en Égypte et qui a construit son pouvoir autour du culte d’Alexandre, assimilé au dieu du soleil. Pompée a revêtu la chlamyde (manteau de commandement) d’Alexandre et le considérait comme l’égal d’Héraclès et de Dyonisos. L’admiration et l’envie suscitées par Alexandre chez Jules César sont bien connues par cette phrase que César aurait adressée à ses compagnons : « Ne vous semble-t-il pas qu’il est juste de s’affliger parce qu’à mon âge Alexandre avait déjà un très vaste empire alors que je n’ai encore rien fait de grand ? ». Je ne citerai pas après eux Marc-Antoine, Auguste, Caligula, qui ont tous cherché en Alexandre le grand homme sur le modèle duquel ils pourraient augmenter leurs conquêtes et légitimer leur pouvoir.

Louis XIV a été comparé à Alexandre par Jean Puget de la Serre et par Racine avant de s’approprier l’image du conquérant comme le prouve le fleurissement de cette thématique dans les arts du XVIIe siècle. Napoléon, grand par ses conquêtes, petit par la taille, ne pouvait que se reconnaître dans la figure du Macédonien, sur les pas de qui il a marché en Égypte.

Mais pour revenir au Moyen Âge qui nous occupe, Alexandre était proposé en modèle (stratégie politique, discernement, succès) et en contre-modèle (orgueilleux, colérique) aux rois de France, d’Angleterre, aux ducs de Bourgogne, sans cesse du XIIIe au XVe siècle. Il a fait l’objet d’une large littérature moralisante appelée « Miroirs de prince » car le gouvernant doit se regarder dans ces livres comme dans un miroir pour évaluer ses défauts et ses faiblesses.

Si Alexandre a suscité une telle littérature, c’est d’abord en raison de sa personnalité charismatique. Ensuite la tragédie suscitée par la mort, si jeune, d’un homme qui avait conquis si vite la quasi-totalité du monde connu a permis de nombreuses réflexions sur la roue de Fortune, sur la chute des puissants. Plutarque y avait déjà longuement réfléchi. Signalons aussi qu’Alexandre avait pour maître Aristote. Dès l’Antiquité et tout au long du Moyen Âge circulent des ouvrages comme le Secret des secrets, censément écrit par Aristote pour son disciple et qui foisonne de conseils de politique, d’économie gouvernementale ou domestique, d’hygiène, etc. Les lecteurs en sont friands. Au Moyen Âge, le personnage d’Alexandre acquiert une autre dimension : comme il a vaincu les Perses, il est un modèle dans le lutte contre les infidèles et il est cité comme exemple au roi Philippe VI de Valois pour l’inciter à partir en croisade.

Le Roman d’Alexandre contient donc quelques épisodes moralisants que les lecteurs peuvent s’approprier. On dit qu’en visitant la mer dans un bathyscaphe de verre de son invention, il aurait découvert un autre peuple et acquis un savoir politique important : les gros poissons mangent les petits – mais selon les versions, le texte change et on lit que ce sont les petits poissons qui, par ruse, mangent les grands. Quelle qu’elle soit, cette morale se révèle toujours utile pour le héros.

Ms. Latin 8501, f° 51 v°. Combat d'Alexandre et des monstres.
Historia de Preliis, BNF, Ms. Latin 8501, f° 51 v° : Combat d’Alexandre et des monstres.

WB : Comment expliquer l’engouement médiéval pour le personnage d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Alexandre est un personnage très paradoxal : petit par la taille et grand par l’ambition, il est un grand politicien mais cède à ses colères et à l’alcool au point de tuer un ami par mégarde, grand conquérant des peuples barbares, il a parfois aussi choisi d’adopter leurs coutumes (vestimentaires ou rituelles) au lieu de leur imposer les coutumes macédoniennes, au grand dam de ses compagnons. Son ambition peut être prise pour de la démesure. Ce sont ces contradictions qui le rendent si humain et si proche de nous paradoxalement. Ce sont elles aussi, de façon plus pragmatique, qui permettent de faire d’Alexandre le support de nombreux discours politiques ou moralisants. Alexandre peut être présenté comme l’archétype du conquérant aveuglant ou comme l’idéal du gouvernant sage. Il a été récupéré par les Français comme par les Anglais au cours de la guerre de Cent Ans. Il est considéré comme polythéiste ou monothéiste selon les besoins de l’argumentation, soutien ou persécuteur des Juifs, homosexuel ou amant courtois de la reine des Amazones. Pierre Briant a bien montré dans son dernier ouvrage Alexandre des Lumières (2012) ce que l’engouement pour le personnage d’Alexandre devait à ses différentes facettes. Je montre aussi dans mon ouvrage comment certains Roman d’Alexandre pouvaient être lus comme des ouvrages politiques incitant à la révolte contre le roi de France ou comme des encyclopédies sur les peuples de l’Orient et les territoires inconnus. Sa veine romanesque, bien qu’elle ait contribué au succès de la légende dès le début, n’est pas forcément ce qui prime dans l’intérêt que l’on porte à la vie d’Alexandre.

Maud Pérez-Simon a publié un ouvrage Mise en roman et mise en image : les manuscrits du « Roman d’Alexandre » en prose (Honoré Champion, 2015).


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Fréquence médiévale : Marie de France, poétesse du XIIe siècle

Après l’émission sur Christine de Pizan, nous consacrons une autre émission sur une auteure médiévale, Marie de France. Personnage énigmatique, active durant la seconde moitié du XIIe siècle, auteure de…

Après l’émission sur Christine de Pizan, nous consacrons une autre émission sur une auteure médiévale, Marie de France. Personnage énigmatique, active durant la seconde moitié du XIIe siècle, auteure de douze « Lais » (texte courtois) comme celui fascinant du Bisclavret où il est question de lycanthropie, nous avons souhaité en savoir plus en compagnie de Viviane Griveau-Genest, docteure en littérature médiévale et membre du groupe Questes qui a participé à l’excellent livre Le Bathyscaphe d’Alexandre (Vendémiaire, 2018).

Merci à Exomène, le roi des lais électroniques, pour le montage !

En couverture : Enluminure réalisée entre 1285-1292 représentant Marie de France, Paris, BnF, Bibliothèque de l’Arsenal, Ms. 3142, folio 256.

William Blanc

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Bayard, un cheval légendaire médiéval

On connaît le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, héros des guerres d’Italie. Pourtant, au Moyen Âge, lorsque le nom de Bayard est prononcé, c’est à un cheval que…

Bayard et Maugis, pèlerins chrétiens – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5074, folio 46 v.
Bayard et Maugis, pèlerins chrétiens – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5074, folio 46 v.

On connaît le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, héros des guerres d’Italie. Pourtant, au Moyen Âge, lorsque le nom de Bayard est prononcé, c’est à un cheval que l’on faisait référence, dont la légende, bien plus que celle de son homonyme humain, a fait le tour de l’Europe occidentale. Bayard, c’est la monture sans laquelle la révolte des quatre fils Aymon contre Charlemagne n’aurait jamais pu réussir. Bayard, c’est le destrier qui a défié un empereur.

Retour sur un mors illustre avec cet article disponible aujourd’hui en téléchargement libre et gratuit en cliquant sur ce lien ou sur l’image ci-dessous.

Charlemagne, mauvais roi, n’est pas digne d’être le cavalier de Bayard – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5073, folio 281 v.
Charlemagne, mauvais roi, n’est pas digne d’être le cavalier de Bayard – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5073, folio 281 v.
La première enluminure montrant les quatre fils Aymon chevauchant Bayard, datant du début du XIVe siècle – Paris, BnF, ms. fr. 766 folio 93.
La première enluminure montrant les quatre fils Aymon chevauchant Bayard, datant du début du XIVe siècle – Paris, BnF, ms. fr. 766 folio 93.

William Blanc

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