Catégorie : Interview

Guillaume le Conquérant revient dans un docu-fiction

Fréquence médiévale s’intéresse au docu-fiction Guillaume le conquérant, et s’est entretenu avec son réalisateur, Frédéric Compain : Fréquence médiévale : comment vous est venue l’idée de faire un docu-fiction consacré…

Fréquence médiévale s’intéresse au docu-fiction Guillaume le conquérant, et s’est entretenu avec son réalisateur, Frédéric Compain :

Fréquence médiévale : comment vous est venue l’idée de faire un docu-fiction consacré à Guillaume le conquérant ?
Frédéric Compain : C’est un producteur qui m’a suggéré l’idée de faire un docu-fiction sur Guillaume le conquérant. Cela tombait bien : je suis né à Rouen et Guillaume est pour moi une figure d’enfance, forcément un peu fantomatique et forte. Et, puisque j’évoque l’enfance, l’idée de reconstituer la bataille d’Hastings par exemple tenait du plaisir enfantin ! Enfin, Guillaume fait partie de ces « grandes figures » dont la célébrité est proportionnelle à l’ignorance du plus grand nombre… C’est devenu une marque, un nom, un peu vidé de contenu et de savoir.
Par ailleurs j’aimais bien l’idée de m’attaquer à un « genre » documentaire bien particulier : le « docu-fiction ». Comment le régénérer, comment ne pas livrer un objet par trop conventionnel ?

FM : comment se sont passées la rencontre et la collaboration avec les historiens ?
FC : Pierre Bouet a été la clef de voûte de cette aventure. C’est à l’issue de notre première rencontre que j’ai décidé de me lancer dans cette réalisation. Sans lui, sans son enthousiasme et son refus de tout conservatisme, le film n’aurait pas été possible. Ensuite il m’a fait rencontrer son ami François Neveu – exceptionnel historien lui aussi – ainsi que d’autres confrères français et anglais. Pierre Bouet a eu une fonction un peu particulière étant conseiller historique du film. Il était présent tous les jours de tournage, vérifiant coiffures et costumes, gestuelle des comédiens et m’évitant tout anachronisme. L’historien est devenu collaborateur artistique, ce qui est suffisamment rare pour être noté.

FM : Avez-vous fait appel à des reconstituteurs pour figurer dans votre film ?
FC : Nous nous sommes appuyés sur plusieurs organisations de reconstitueurs qui se sont mêlés aux comédiens. De grands passionnés qui se sont livrés au jeu avec enthousiasme. Nous avons également utilisés des fonds verts pour multiplier les foules.

FM : SI vous n’hésitez pas à faire appel à la 3D et aux technologies numériques, on sent dans votre travail un besoin de revenir toujours aux monuments, aux textes, aux sources. Pourquoi ?
FC : La plupart des « docu-fictions » jouent une forme de vérisme dans la fiction. C’est une forme d’imposture. Je pense qu’on ne peut pas représenter l’an mille comme si vous y étiez. Le passé en général, dès lors qu’il est représenté, ne peut être qu’une construction plus ou moins imaginaire. Marcel Proust est peut-être le plus grand historien du XXe siècle ! J’ai essayé de multiplier les niveaux de narrations, de jouer avec l’enchantement d’une représentation hypothétique mais aussi avec le doute et le jeu tissé entre réel et imaginaire, certitudes et approximations, présent et passé : nous sommes dans « l’ère du soupçon » chère à Nathalie Sarraute. Ne pas forcément croire à ce que l’on voit, revenir aux textes, interroger les images, celle de la fiction autant que les sources historiques. et créer des sasses entre « la belle histoire » et la connaissance que l’on en a, parsemée d’approximations. D’ailleurs Pierre Bouet intervient directement dans la reconstitution de la mort de Guillaume, laissant bien entendre que nous sommes dans une tentative de représentation et pas du tout dans une réalité figée, qui pourrait être perçue comme la vérité définitive. Je crois que c’est comme cela que la connaissance peut s’imposer : par approximations successives.

Pour visionner la bande annonce, suivez ce lien.

Propos recueillis par William Blanc

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Aux sources de la fantasy : William Morris. Entretien avec David Meulemans

Il a inspiré Tolkien, et après lui, une grande partie de la fantasy, genre qu’il a contribué à fonder. Il a été membre des préraphaélites, mouvement qui a mis en…

Il a inspiré Tolkien, et après lui, une grande partie de la fantasy, genre qu’il a contribué à fonder. Il a été membre des préraphaélites, mouvement qui a mis en peinture le Moyen âge idéalisé du XIXe siècle. Il est connu et reconnu en Angleterre et pourtant longtemps ignoré en France. William Morris (1834-1896) est aujourd’hui peu à peu découvert par le public francophone, notamment grâce aux traductions de ses œuvres par Les Forges de Vulcain. Cette maison d’édition indépendante a notamment publié, pour la première fois en français, un fac-similé de La Source au bout du monde avec une préface d’une des grandes spécialistes françaises de la fantasy, Anne Besson. Entretien avec son fondateur et directeur, David Meulemans.

William Blanc : Quel rôle a joué William Morris dans l’apparition de la fantasy ?

David Meulemans : À l’époque de William Morris, la fantasy n’existe pas. À proprement parler, ce genre littéraire ne prend sa forme précise qu’avec J. R. R. Tolkien et la publication du Hobbit en 1937. Mais, entre 1850 et 1910, de nombreux romanciers et romancières produisent des textes que l’on peut rétrospectivement inclure dans ce genre. William Morris n’est pas seul, mais son influence est importante, notamment sur Tolkien. La fantasy apparaît à un moment paradoxal, comme à contre-courant de l’évolution de la littérature. En effet, c’est au XIXe siècle qu’apparaît pleinement la littérature populaire, avec le développement de la lecture et de l’édition. Or, si les lecteurs et lectrices sont de plus en plus nombreux à cette époque, ils sont moins lettrés que les lecteurs et lectrices du siècle précédent – et nombre d’écrivains comprennent que la littérature « allégorique », ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui la littérature de l’imaginaire, requiert une culture littéraire classique, que tout le monde ne possède pas encore vers 1850. Ainsi, de grands auteurs du début du XIXe siècle, comme Nathaniel Hawthorne ou Mary Shelley, sont perçus comme appartenant à un autre temps de la littérature, une époque précédant la démocratisation de la lecture. L’œuvre littéraire de Morris se constitue à une époque où tous les grands écrivains se ruent vers la littérature naturaliste : une littérature qui parle du monde réel, du monde que les lecteurs connaissent. C’est d’autant plus paradoxal que Morris est un auteur qui professe des idées très à gauche. En fait, la fantasy manifeste la tension qui anime les arts anglais en 1870, et notamment le courant dominant de l’époque, le courant Arts & Crafts, qui demande que chaque objet soit à la fois beau et utile. L’esthétique victorienne est à la recherche d’une synthèse entre deux impératifs opposés : le luxe et l’utilité. La fantasy naît alors, et encore aujourd’hui, elle porte l’empreinte de cette synthèse impossible : c’est une littérature du style, à l’imaginaire fastueux, et ce luxe de détails, de personnages, d’univers, est parfois dénué de visée politique ou éducative – contrairement à la SF qui a souvent produit des textes à message ou avec un contenu politique fort. Pour revenir à Morris, c’est un grand lecteur de Walter Scott. Parallèlement, sa proximité avec les peintres pre-raphaéliques lui fait chercher dans le Moyen Âge un contre-modèle, un idéal qui s’oppose au monde qu’il a sous les yeux : le monde industriel, capitalistique, de la standardisation des arts et de l’exploitation humaine. Cette passion pour le Moyen Âge, va se manifester aussi par un travail de recherche sur les sagas islandaises et les légendes nordiques en général. En un sens, Morris prend le roman historique, et lui ajoute la magie : cette déviation lui permet de présenter ces mondes imaginaires comme autant de miroirs utopiques aux lecteurs de son époque.

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WB : Comment Tolkien s’est-il inspiré de William Morris ?

DM : Tolkien a étudié au même collège que Morris : Exeter et a une très bonne connaissance de son œuvre plastique – et une moindre connaissance de son œuvre littéraire. L’idée d’un Moyen Âge imaginaire est à coup sûr une invention de Morris qui a intéressé Tolkien. Par contre, il est à noter que quand, dans les années 1910 à 1950, on parle de Morris en Angleterre, on pense à lui pour deux raisons : son apport aux arts et ses positions politiques. En effet, Morris a été un des fondateurs d’un des premiers partis communistes britanniques, en 1884. Et, pour les jeunes gens qui sont étudiants dans les années 1900 à 1930, Morris propose une forme de socialisme séduisant : esthète, poétique, généreux, mais pas marxiste. Ainsi, le futur Premier ministre Attlee, qui passe par Oxford vers 1900, désigne Morris comme la source de ses idées travaillistes. Or, Tolkien n’apprécie pas du tout cet aspect de Morris : Tolkien était peu politisé, mais demeurait conservateur. Et il n’apprécie pas l’influence de Morris. Cela étant, un des mots les plus importants de Tolkien est un mot qui lui vient de Morris : « Fellowship », un terme qui recouvre des sens variés – amitié, camaraderie, bienveillance mutuelle. En effet, la devise de Morris était « Fellowship is life ». Pour Morris, c’est une phrase politique : l’amitié, c’est la première vertu politique. Mais pour Tolkien, la dimension politique est repoussée au profit d’une dimension morale, déjà présente chez Morris : le salut vient de l’entraide entre les héros. En un sens, Morris et Tolkien sont tous les deux prudents quant aux bénéfices des États. Pour ces deux auteurs, le salut collectif passe par la vertu individuelle et les cercles amicaux. D’ailleurs, cette croyance politique ne fait que renforcer leur choix de situer leurs œuvres dans des Moyens Âges uchroniques, imaginaires.

WB : Pourquoi traduire et éditer les œuvres de William Morris aujourd’hui ?

DM : Tout simplement car elles ont été très peu traduites. Plus exactement, les essais de Morris, qu’ils portent sur les arts ou la politique, ont été abondamment traduits en français. Au sein de sa fiction, un texte a été régulièrement publié en français : Les nouvelles de nulle part, une uchronie utopiste très « communiste libertaire ». Mais le reste de son œuvre de fiction est inédit. Combler cette lacune est importante – c’est d’ailleurs la raison pour laquelle les éditions Aux forges de Vulcain sont aidées dans ce projet par le Centre national du livre. Mais il faut aussi reconnaître que les romans de Morris, lors de leur publication initiale, n’ont pas été de grands succès. Le choix de mondes imaginaires, leur écriture ornementale, a contribué à les rendre inactuels pour leurs contemporains. Les publier aujourd’hui en français permet de leur donner une actualité qu’ils n’ont peut-être jamais eue. Ils sont comme un modèle de synthèse entre art et politique. À l’époque de leur première publication, l’heure était à la littérature naturaliste par refus de la littérature allégorique, perçue comme bourgeoise – à notre époque, c’est la littérature naturaliste qui est devenue une littérature bourgeoise, une littérature assise, une littérature vaincue par le réel. À l’inverse, la littérature de l’imaginaire s’impose comme une littérature à la fois de divertissement, et une littérature du possible, qui ne détourne du réel que pour y ramener avec plus de force. Publier Morris aujourd’hui, c’est l’occasion de faire réfléchir sur la politique, sur l’héroïsme, sur la destruction de la nature, sur l’industrialisation, sur l’humanisme. C’est aussi donner un modèle d’ambition aux écrivains de notre temps.

WB : Pourquoi avoir traduit La Source au bout du monde sous la forme d’un fac-similé de l’édition originale ?

DM : Morris aspirait à être, à la fois, un esthète et un homme près du peuple. Si bien que, de son vivant, la majeure partie de ses romans a eu deux éditions concurrentes. D’un côté, une édition classique, destinée au public. Une édition sans fioriture, qui ressemblait à tous les livres de son époque. D’un autre côté, une édition qu’on qualifierait aujourd’hui de luxueuse, qu’il imprimait lui-même sur ses propres presses, au sein de la maison qu’il avait créée à cet effet : les Kelmscott Press. Cette édition avait un tirage limité – on peut en trouver des échantillons dans la grande salle de la British Library, à Londres. Morris n’était pas qu’un écrivain ou un activiste, c’était, peut-être avant toute autre chose, un architecte, un designer, un typographe et un imprimeur. C’était un artisan. Si bien qu’il est difficile de publier les textes de Morris, aujourd’hui, sans s’inspirer de son travail éditorial. D’ailleurs, notre édition est inspirée par cette édition originale, mais n’en est pas une copie. Par exemple, la police de caractères qu’employait Morris était un « revival » d’une police médiévale, qui est difficile à lire pour le lecteur contemporain : nous ne l’avons pas conservée, mais, ici ou là, nous avons repris des éléments de cette édition, afin de faire signe vers l’univers de Morris, qui, autant que littéraire, est un univers artistique.

La Source au bout du monde de William Morris, publié aux éditions des Forges de Vulcain (trad. Maxime Shelledy et Souad Degachi) est disponible pour la somme de 28 euros sur ce site et dans toutes les bonnes librairies.

L’édition 1896 de La Source au bout du monde.
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Le fac-similé, en français, publié par les Forges de Vulcain.

William Blanc

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L’empire des Plantagenêts – interview avec Fanny Madeline

Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre. Ces noms vous disent forcément quelque chose, vous les avez vus dans nombre de films, mais les connaissez-vous vraiment ? Rois d’Angleterre, ils…

Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre. Ces noms vous disent forcément quelque chose, vous les avez vus dans nombre de films, mais les connaissez-vous vraiment ? Rois d’Angleterre, ils étaient aussi et surtout maîtres d’un vaste ensemble allant des Highlands d’Écosse aux Pyrénées, de l’Irlande jusqu’à la vallée du Rhône. Un territoire si vaste qu’on a pu parler, à l’époque contemporaine, d’empire des Plantagenêts. L’historienne Fanny Madeline y a consacré sa thèse, aujourd’hui publiée aux Presses Universitaires de Rennes, et a accepté de répondre à quelques questions de Fréquence médiévale.

William Blanc : Comment décrire l’empire des Plantagenêts dans l’espace et le temps ? Peut-on le comparer à d’autres empires européens, comme celui de Knut le Grand au XIe siècle ?
Fanny Madeline : C’est un empire qui est le résultat à la fois de constructions matrimoniales sur plusieurs générations et de conquêtes territoriales, ce qui en fait un espace très composite. D’un côté, il y a l’héritage anglo-­normand, formé depuis 1066, dont Henri II hérite par sa mère Mathilde, fille d’Henri Ier d’Angleterre, mais qu’il doit reconquérir ; du côté de son père Geoffrey Plantagenêt, il hérite du comté d’Anjou en 1151. Et puis il y a le duché d’Aquitaine qu’Henri II agrège par son mariage avec Aliénor en 1152, le duché de Bretagne qu’il annexe après l’abdication du duc Conan en 1166, l’Irlande qu’il conquiert en partie en 1171 et le Pays de Galles et l’Ecosse qu’il fait entrer sous sa domination féodale. C’est donc un empire aux frontières très mobiles, globalement dominé par une élite anglo­-normande qui gouverne avec le roi. Appeler cette configuration historique « empire », ce qui a longtemps fait l’objet de débat chez les historiens, relève précisément d’une démarche comparatiste à la fois dans le temps et dans l’espace. Malgré ses particularités et le fait que les Plantagenêts n’ont jamais porté le titre d’« empereurs », on peut décrire le fonctionnement de l’espace qu’ils dominaient comme un empire, à l’instar de celui de Knut en effet, ou encore celui de Charles Quint. Au Moyen Âge, les empires se caractérisent cependant par leur faible structuration étatique, contrairement aux empires des époques modernes et contemporaines, ce qui accentue leur caractère informel et la difficulté de les saisir institutionnellement.

WB : L’empire des Plantagenêts (Angevin empire en anglais), comme son nom l’indique, semble être l’œuvre d’une famille. D’où vient-elle ?
FM : « Empire Plantagenêt » est plutôt une expression française qui permet de ne pas les confondre avec les Angevins qui fondèrent un empire en Sicile et en Italie du Sud aux XIIIe et XIVe siècles. L’expression anglaise, issue d’une historiographie nationaliste, insiste sur son origine angevine et donc « étrangère » pour le distinguer de l’empire anglo-­normand de la période précédente. Parler d’empire Plantagenêt permet au contraire d’insister sur le rôle joué par Henri II et ses fils dans la construction de cet empire, et donc de ses forces créatrices, plutôt que de le regarder comme une simple organisation multi-­territoriale et plurinationale, qui souligne davantage son hétérogénéité et sa facticité. Si Henri II était en effet angevin par son père, il était normand par sa mère et les enfants issus de son mariage avec Aliénor d’Aquitaine appartenaient à une élite internationale et cosmopolite quine s’identifiait pas particulièrement à un espace d’origine.

WB : Comment ces souverains ont-ils fait pour contrôler un ensemble aussi disparate ?
FM : Ils n’ont pas arrêté de circuler dans tout l’espace de leur empire. L’itinérance était un véritable mode de gouvernement, c’est à dire qu’ils ont affirmé leur pouvoir en se donnant les moyens d’être visibles et présents un peu partout. Pour palier à leur absence, lorsqu’ils étaient ailleurs, ils ont développé des institutions qui leur permettaient de gouverner administrativement c’est à dire par l’intermédiaire de représentants. C’est surtout vrai en Angleterre. Ils ont également cherché à prendre le contrôle des châteaux féodaux, pour ancrer plus fermement leur pouvoir dans l’espace et s’assurer de la loyauté de leurs vassaux. Les châteaux leur permettaient également d’être visible dans le paysage, d’y avoir une présence matérielle. Mais leur incapacité à faire participer les élites continentales au gouvernement de l’empire explique largement son échec : la Normandie est perdu en 1204, l’Anjou en 1206 puis le Poitou en 121

WB : Ces souverains n’étaient-ils pas vus comme des étrangers dans la plupart des pays qu’ils contrôlaient et dont ils parlaient à peine la langue  ? Cela n’a-t-il pas fini par entraîner des révoltes ?
FM : Ce n’est pas vraiment le fait d’être « étranger » qui était problématique, car les élites étaient elles­-mêmes très cosmopolites. Au XIIe siècle, les alliances matrimoniales sont en effet de plus en plus exogames, les mariages se font à une échelle plus internationale, ce qui élargit les réseaux et brouille l’identification des origines « nationales » de ces élites. Celles­-ci parlaient d’ailleurs globalement le français, avec ses variantes comme l’occitan, qui était la langue maternelle de Richard Cœur de Lion par exemple. Les élites étaient généralement polyglottes et les plus éduquées d’entre elles savaient écrire le latin. C’est plutôt d’avoir renforcé le pouvoir royal, par la construction d’un droit public, qui affaiblit le pouvoir de ces aristocraties et les mènent à la révolte. L’une des raisons pour lesquels les seigneurs aquitains décident de se tourner vers les Capétiens à la fin du XIIe siècle, contre les Plantagenêts, c’est qu’ils considéraient le roi de France comme un seigneur lointain qui n’exercerait qu’une faible domination contrairement aux Plantagenêts qui ne cessaient de vouloir les soumettre à des relations féodo-vassaliques plus pesantes, venant détruire leur châteaux lorsqu’ils ne s’y résignaient pas.

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Cette carte en anglais présente l'intérêt de montrer les différents status féodaux des terres contrôlées par les Plantagenêts, notamment sous le règne d'Henri II (1133-1189). En jaune, les terres qu'il contrôle en tant que roi, en bleu clair, celles qu'il possède comme vassal des rois capétiens et pour lesquels il doit leur prêter un serment.
Cette carte en anglais présente l’intérêt de montrer les différents statuts féodaux des terres contrôlées par les Plantagenêts, notamment sous le règne d’Henri II (1133-1189). En jaune, les terres qu’il contrôle en tant que roi, en bleu clair, celles qu’il possède comme vassal des rois capétiens et pour lesquelles il doit leur prêter serment.
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La Fantasy de A à Z

Cartographie de la Fantasy « Fantasy tout azimut, ce soir, à Mauvais Genres qui reçoit l’universitaire Anne Besson à l’occasion de la sortie, aux éditions Vendémiaire, de son Dictionnaire de la…

Cartographie de la Fantasy

« Fantasy tout azimut, ce soir, à Mauvais Genres qui reçoit l’universitaire Anne Besson à l’occasion de la sortie, aux éditions Vendémiaire, de son Dictionnaire de la Fantasy. Un imposant collectif de plus d’une centaine d’entrées qui nous permet, d' »Amour » à « Vikings » et de « Barbares » à « World of Warcraft » de topographier au mieux des mondes où se croisent Tolkien et Conan, Game of Thrones et Harry Potter. »

Emission diffusée le samedi 16 février sur les ondes de France Culture dans l’émission « Mauvais Genres ».


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La série « Vikings » est-elle réaliste ?

La série Vikings renouvelle-t-elle l’imagerie traditionnelle des Vikings ou bien se contente-t-il de reprendre les stéréotypes classiques à l’égard des hommes (et des femmes) du Nord ? Pour nous guider…

La série Vikings renouvelle-t-elle l’imagerie traditionnelle des Vikings ou bien se contente-t-il de reprendre les stéréotypes classiques à l’égard des hommes (et des femmes) du Nord ? Pour nous guider dans notre réflexion, nous avons fait appel à Howard Williams, professeur d’archéologie à l’université de Chester (Angleterre). Spécialiste des pratiques funéraires dans les Îles britanniques et en Scandinavie au Moyen Âge, il tient un blog traitant de ses domaines de prédilection à destination du grand public.

William Blanc : Que pensez-vous de la série Vikings ?
Howard Williams : Je trouve qu’il s’agit d’une série vraiment agréable à suivre, avec des personnages attirants et parfois franchement drôles, qui peuvent nous déranger au début. En effet, c’est incroyable qu’ils nous paraissent si sympathiques alors qu’ils se livrent à des actes particulièrement violents, mais ils savent aussi faire preuve d’une grande bonté. La création de cette série permet de faire revivre l’époque viking auprès d’un large public à l’échelle internationale, grâce à un scénario captivant bien inscrit dans le contexte général des premiers raids vikings. Les personnages sont très variés, allant de l’enfant à l’adulte, homme et femme, et tous très intéressants (aussi bien les rôles principaux que les secondaires).
Au départ, je trouvais assez ennuyeux le côté « suffisant » qu’on trouve chez le personnage de Ragnar, ainsi que le jarl Haraldson dont la brutalité froide et toute en intérieur me faisait penser à un personnage de Tarantino. Mais malgré cela, j’ai finalement trouvé beaucoup d’aspects positifs dans la série : elle présente assez finement la façon dont la société, la politique, la religion et la guerre sont entièrement imbriquées et liées au début de l’époque viking en Scandinavie.
Pour moi qui suis d’abord spécialiste des Anglo-Saxons, je me suis également concentré sur le portrait que l’on fait d’eux dans la série : parfois inspiré, parfois pénible et ridicule. Je pense que cela est dû au fait que chez les deux peuples, la nécessité de ponctuer le scénario de scènes de sexe et de violence (parfois inutiles) donne naissance à des scènes incompréhensibles et parfois même (très) bizarres. Mais je dois dire qu’en dépit de cela, j’aime beaucoup la série et je me réjouis qu’elle illustre, avec vitalité et de manière attachante, une vision mythique et épique (plus qu’historique) de l’époque viking.

Des Anglo-Saxons comme la série Vikings les représente.
Des Anglo-Saxons comme la série Vikings les représente.

WB : La série Vikings marque-t-elle une évolution dans les représentations du Moyen Âge scandinaves dans la culture populaire ?
HW : Si on regarde ce que les Vikings « font » dans la série, à savoir violer, piller, combattre les ennemis et se battre entre eux, on retrouve là une vision de ce peuple fortement ancrée dans l’imaginaire romantique du XIXe siècle. Ce que l’on voit de la vie quotidienne dans les fermes, puis avec la chasse et la pêche, est également prévisible et peu surprenant. Même le souci du détail archéologique est lié à cet imaginaire romantique, mais malgré cela je trouve que cet aspect en particulier fait la force de la série. Je ne parle pas seulement de la grande attention accordée (malgré quelques erreurs embarrassantes) au rendu des éléments comme les vêtements, outils, armes, architecture, pratiques funéraires et bateaux. Je veux surtout parler de la façon dont tout ce monde matériel guide et oriente le scénario. Nous avons affaire à des personnages marquants, mais les objets et les lieux ont également une force qui leur est propre.

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WB : On remarque l’importance accordée aux personnages féminins combattant dans la série. Est-ce attesté dans les sources ?
HW : Cet aspect tient principalement du fantasme, et se base surtout sur des récits (sagas) tardifs dont la véracité est largement contestable. Disons que c’est une image ancrée dans des mythes et légendes plutôt tardifs, mais pas attestés de manière historique.

Athelstan

WB : Le moine Athelstan reste l’un des personnages les plus attachants de la série, partagé entre christianisme et paganisme. Existe-t-il des cas historiques de gens oscillant ainsi entre deux traditions religieuses ?
HW : L’époque dont nous parlons était agitée par de nombreux changements et fluctuations au niveau religieux. Le personnage d’Athelstan, ainsi que Ragnar et Rollo d’une certaine manière, illustrent en quelque sorte les compromis et les relations complexes entre christianisme et « paganisme nordique ». De mon point de vue, Athelstan est le personnage le moins attirant à cause de la manière assez grossière dont il est traité dans le scénario. Même si la série comporte beaucoup d’ellipses et que plusieurs années s’écoulent entre certains événements, je n’arrive pas à trouver crédible le fait qu’un personnage devienne ainsi l’ami de ses ravisseurs, alors que ceux-ci ont tué sous ses yeux au moins quatre de ses frères (durant le raid sur le monastère de Lindisfarne en 793, NDLR), allant jusqu’à participer à des raids avec eux et tout ceci en reniant (du moins partiellement) sa foi. Pour moi, il m’a tout l’air d’un personnage incroyablement veule !
Au moins, je dois reconnaître que c’est un portrait de moine chrétien beaucoup moins simpliste et caricatural que ceux qu’on rencontre dans d’autres séries !

Articles sur la série Vikings publiés (en anglais) sur le blog de Howard Williams : « Vikings seasons 1 and 2 : An Archaeodeath review » et « Vikings : An Archaeodeath review of Death in season 1« .

Pour en savoir plus, Dragons et drakkars. Le mythe viking de la Scandinavie à la Normandie XVIIIe-XXe siècles, Musée de Normandie, 1996.

Interview et traduction par Juliette Papadopoulos Mise en forme par William Blanc

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Femmes-chevaliers du Moyen Âge

Des femmes guerrières au Moyen Âge ? Ce n’est pas de la fantasy, mais bel et bien de l’Histoire comme nous l’explique Sophie Cassagnes-Brouquet, professeure d’histoire médiévale à l’université Toulouse-Jean…

La reine Penthésilée "Des cleres et nobles femmes", vers1488, BNF ms. fr. 599, fol. 27 v.
La reine Penthésilée « Des cleres et nobles femmes », vers 1488, BNF ms. fr. 599, fol. 27 v.

Des femmes guerrières au Moyen Âge ? Ce n’est pas de la fantasy, mais bel et bien de l’Histoire comme nous l’explique Sophie Cassagnes-Brouquet, professeure d’histoire médiévale à l’université Toulouse-Jean Jaurès et auteure du livre Chevaleresses, une chevalerie au féminin (Perrin).

William Blanc : Représente-t-on des guerrières dans l’iconographie et les textes littéraires médiévaux.
Sophie Cassagnes-Brouquet : Si les guerrières sont beaucoup moins représentées que les hommes dans l’iconographie médiévale elles n’en sont pas néanmoins absentes. Ce ne sont pas les guerrières de l’époque qui sont figurées à part quelques représentations de Jeanne d’Arc, mais beaucoup plus les figures mythiques ou historiques présentes dans les romans tirés de la Matière antique en particulier les Amazones. Celles-ci se taillent la part du lion dans cette imagerie, accompagnées de quelques autres comme la reine Sémiramis.

WB : La légende des amazones est-elle connue dans le Moyen Âge occidental ?
SCB : En évoquant l’imagerie des Amazones, j’ai déjà presque répondu à cette question. En effet, les Amazones sont très bien connues du Moyen Âge occidental pour ne pas dire omniprésentes dans la littérature, dans les ouvrages d’histoire. Elles sont présentes dans le premier roman écrit en langue française le roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure au milieu du XIIe siècle. Loin de la tradition antique, elles apparaissent au Moyen Âge sous les traits flatteurs de preuses, de reines célibataires et vertueuses, redoutant le contact des hommes.

WB : Au-delà de l’exemple exceptionnel de Jeanne d’Arc, existe-t-il des cas de femmes combattant comme des chevaliers ? Vous montrez, dans un article passionnant, que si certains théologiens acceptent le fait que certaines femmes puissent être chef de guerre, c’est sous le coup de conditions extraordinaires.
SCB : Jeanne d’Arc ne fut pas la seule chevaleresse. Du XIIe au XVe siècle, des femmes de l’aristocratie, en France, Écosse, Espagne et Italie ont pris les armes pour défendre leur château ou leur lignage. Cette participation des femmes à la guerre est effectivement liée à des circonstances extraordinaires, captivité ou mort du mari et n’est pas une règle, mais elle n’est pas toujours considérée comme un scandale, à condition bien entendu que la femme combatte pour la bonne cause.

WB : Vous parlez de chevaleresses, mais existe-t-il des femmes de conditions plus modestes qui prennent, elles aussi, les armes. Prenons par exemple le cas de Jeanne Hachette à Beauvais ?
SCB : Pour la guerre comme pour tout autre sujet, il est plus difficile à l’historien d’approcher la vie des femmes du peuple que celles de l’aristocratie. Cependant, les chroniques évoquent la participation de femmes à la défense de leurs villes comme Barbastro en Aragon défendue par ses habitantes en l’absence de leurs maris face à l’ennemi musulman, certaines femmes parties pour la croisade participent également aux combats en Terre Sainte ou dans les Pays Baltes, et bien sûr les femmes de Beauvais contre les armées de Charles le Téméraire.

WB : Les films médiévalistes, notamment dans la fantasy, ont tendance à montrer de plus en plus de femmes guerrières. Pensons à Eowyn et à Arwen dans l’adaptation du Seigneur des Anneaux ou à Brienne of Tarth dans la série Game of Thrones. Pensez-vous que ces représentations aient une source médiévales ?
SCB : Ces représentations des guerrières de l’heroic fantasy sont évidemment très exagérées. Cependant, dans les sociétés pré-chrétiennes, celtiques et vikings, il est possible que quelques femmes aient participé régulièrement à des combats. Cependant, ces personnages sont présentés par des sources littéraires, poèmes, sagas, écrits bien des siècles après les évènements qu’elles décrivent. Les femmes guerrières y sont rares et plutôt décrites comme des exceptions.

Propos recueillis par William Blanc

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Dans les coulisses du « Nom de la Rose » : interview de Jean-Claude Schmitt

Nous mettons en ligne cette interview de Jean-Claude Schmitt, directeur d’étude à l’EHESS, qui a fait partie de l’équipe de conseillers historique pour le film Le nom de la rose…

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Nous mettons en ligne cette interview de Jean-Claude Schmitt, directeur d’étude à l’EHESS, qui a fait partie de l’équipe de conseillers historique pour le film Le nom de la rose (1986) qui nous raconte, entre autres, sa participation à ce grand moment de cinéma et bien d’autres choses. À lire ici.
Bonne lecture.

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William Blanc

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Alexandre le Grand : une légende médiévale

On associe généralement Alexandre le Grand, mort en 323 avant notre ère, à l’Antiquité. Et pourtant, la littérature médiévale a popularisé la figure du roi macédonien au point d’en faire…

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d'Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale) a Faacen.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Arrivée d’Alexandre (reconnaissable à son cheval cornu, Bucéphale).

On associe généralement Alexandre le Grand, mort en 323 avant notre ère, à l’Antiquité. Et pourtant, la littérature médiévale a popularisé la figure du roi macédonien au point d’en faire un modèle pour les rois et les princes. Nous avons demandé à Maud Pérez-Simon, (Maître de conférences en littérature médiévale à la Sorbonne Nouvelle – Paris 3) de nous faire découvrir l’étrange destin de cet Alexandre que l’on célébrait en vers et en ancien français.

William Blanc : De quand datent les premières versions médiévales occidentales de la légende ?

Maud Pérez-Simon : C’est difficile à dire car l’histoire d’Alexandre n’a cessé de circuler. Les versions françaises dérivent d’un récit écrit en grec entre le Ie et le IIIe siècle à Alexandrie. L’auteur est inconnu. Il a été assimilé à Callisthène, neveu d’Aristote, compagnon et historiographe du héros macédonien. Toutefois, Alexandre ayant rapidement exécuté Callisthène, il est peu convaincant de lui attribuer la biographie de son meurtrier. Faute de mieux, on intitule l’ouvrage Le roman du Pseudo-Callisthène.

Ce récit fait une large part au romanesque et témoigne d’une réappropriation d’Alexandre par les Egyptiens. Le père d’Alexandre ne serait ainsi par Philippe de Macédoine, mais Nectanébo, le dernier pharaon d’Égypte !

Le texte grec a ensuite voyagé jusqu’à être traduit en latin par Julius Valerius au IVe siècle. Particulièrement populaire, il a circulé sous une forme résumée à partir du IXe siècle avant d’être traduit en français par un auteur nommé Albéric de Pisançon au début du XIIe siècle. Cet ouvrage, dont il ne nous reste rien aujourd’hui, à part une traduction allemande, est important à plusieurs titres. Le roman d’Albéric, écrit en octosyllabes, serait le premier de nos romans français. Premier titre de gloire non négligeable. C’est, dans notre littérature, la première oeuvre qui n’ait pas un caractère religieux prédominant et qui se construise par rupture avec le modèle épique : le héros ne devient ni un martyr ni un saint. Le roman d’Albéric a également servi de source à Alexandre de Paris qui a rédigé en 1185 un long Roman d’Alexandre, utilisant pour la première fois le vers dodécasyllabique qui a eu une grande destinée littéraire et auquel notre héros (et son auteur !) ont donné leur nom : l’alexandrin.

Le texte grec a été diffusé par une seconde voie. Un jour qu’il était envoyé à Constantinople en mission diplomatique par les ducs de Campanie, un archiprêtre dont nous aurions oublié le nom s’il n’avait pas pris soin de l’écrire, Léon de Naples, a visité la bibliothèque de la capitale byzantine, trouvé un manuscrit du Pseudo Callisthène et l’a copié pour la duchesse, qui lisait le grec. A la mort de la duchesse, le duc a fait traduire l’ouvrage pour pouvoir le lire à son tour. Nous sommes au milieu du Xe siècle. Cette version a connu un immense succès et s’est diffusée à partir de l’Italie en trois autres versions latines, nommées Historia de Proeliis (Histoire des combats) puis en une française au XIIIe siècle, nommée aujourd’hui Le Roman d’Alexandre en prose. C’est de cette dernière tradition, largement illustrée, que parle mon ouvrage.

Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.
Eustache ou Thomas de Kent, Roman de toute chevalerie, BNF, Ms. Fr. 24364, f° 46 v° : Alexandre face aux éléphants.

WB : Quelles sont les sources antiques des versions médiévales de la légende d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Les ouvrages antiques représentent le versant historique de l’histoire d’Alexandre. On connaît une double tradition, grecque (Plutarque, Diodore de Sicile, Arrien….) et latine (Quinte Curce, Orose et de Justin). Ces sources sont toutes lacunaires et le Moyen Âge les utilise de façon combinatoire, d’autant plus que les versions grecques ne peuvent presque plus être lues dans leur langue originale, les locuteurs du grec se faisant rares au Moyen Âge. Mais c’est la version romanesque, issue du Pseudo-Callisthène, qui a connu le plus grand succès.

Le Roman d’Alexandre en prose, sur lequel je travaille, est né d’une Historia de Preliis combinée avec le texte d’Orose, un auteur chrétien du début du Ve siècle. Très populaire au Moyen Âge, il est à l’origine d’une tradition de dénigrement d’Alexandre et de ses conquêtes. Dans ses Historiae adversum paganos (livre III, ch. 12 à 23), Orose insiste tout particulièrement sur les exactions commises par le Macédonien. Il considère Alexandre comme un des fléaux les plus importants qui se soient abattus sur l’humanité. L’auteur de la version latine s’est donc trouvé la position difficile de faire un ouvrage valorisant Alexandre en utilisant une source à but polémique, qu’il essayait d’occulter. Les contradictions qui en résultent sont parfois délicieuses.

WB : Quelles sont les différences majeures entre les versions antiques et médiévales ?

M P-S : Les versions médiévales sont romancées comme je vous l’ai dit. C’est sous la forme d’un dragon que le pharaon Nectanébo conçoit Alexandre en abusant de la crédulité de sa mère. On raconte qu’Alexandre a visité le ciel une cage tirée par des griffons appâtés par une lance sur laquelle Alexandre avait fixé de la viande. Il aurait aussi visité la mer dans un tonneau de verre de son invention en emportant avec lui un chat, un chien et un coq. Surtout, l’Alexandre historique s’est arrêté au bord du Gange tandis que l’Alexandre romanesque conquiert l’Inde. Cette modification dans la trame narrative permet à l’auteur de susciter des rencontres, voire des combats, entre Alexandre et des peuples monstrueux (hommes sans tête, cyclopes, …) ou des animaux hybrides et farouches, pour le plus grand plaisir du lecteur.

L’autre différence majeure est que, selon le principe d’adaptation propre aux romans médiévaux, Alexandre est désormais un chevalier, que l’on adoube et qui entretient avec la reine des Amazones des relations courtoises.

WB : Alexandre a servi de modèle à des rois et à des princes médiévaux. Lesquels et dans quel but ?

M P-S : On sait qu’Alexandre a inspiré de nombreux gouvernants, parmi lesquels, le premier, Ptolémée, son compagnon d’armes qui a ensuite fondé une lignée de pharaons en Égypte et qui a construit son pouvoir autour du culte d’Alexandre, assimilé au dieu du soleil. Pompée a revêtu la chlamyde (manteau de commandement) d’Alexandre et le considérait comme l’égal d’Héraclès et de Dyonisos. L’admiration et l’envie suscitées par Alexandre chez Jules César sont bien connues par cette phrase que César aurait adressée à ses compagnons : « Ne vous semble-t-il pas qu’il est juste de s’affliger parce qu’à mon âge Alexandre avait déjà un très vaste empire alors que je n’ai encore rien fait de grand ? ». Je ne citerai pas après eux Marc-Antoine, Auguste, Caligula, qui ont tous cherché en Alexandre le grand homme sur le modèle duquel ils pourraient augmenter leurs conquêtes et légitimer leur pouvoir.

Louis XIV a été comparé à Alexandre par Jean Puget de la Serre et par Racine avant de s’approprier l’image du conquérant comme le prouve le fleurissement de cette thématique dans les arts du XVIIe siècle. Napoléon, grand par ses conquêtes, petit par la taille, ne pouvait que se reconnaître dans la figure du Macédonien, sur les pas de qui il a marché en Égypte.

Mais pour revenir au Moyen Âge qui nous occupe, Alexandre était proposé en modèle (stratégie politique, discernement, succès) et en contre-modèle (orgueilleux, colérique) aux rois de France, d’Angleterre, aux ducs de Bourgogne, sans cesse du XIIIe au XVe siècle. Il a fait l’objet d’une large littérature moralisante appelée « Miroirs de prince » car le gouvernant doit se regarder dans ces livres comme dans un miroir pour évaluer ses défauts et ses faiblesses.

Si Alexandre a suscité une telle littérature, c’est d’abord en raison de sa personnalité charismatique. Ensuite la tragédie suscitée par la mort, si jeune, d’un homme qui avait conquis si vite la quasi-totalité du monde connu a permis de nombreuses réflexions sur la roue de Fortune, sur la chute des puissants. Plutarque y avait déjà longuement réfléchi. Signalons aussi qu’Alexandre avait pour maître Aristote. Dès l’Antiquité et tout au long du Moyen Âge circulent des ouvrages comme le Secret des secrets, censément écrit par Aristote pour son disciple et qui foisonne de conseils de politique, d’économie gouvernementale ou domestique, d’hygiène, etc. Les lecteurs en sont friands. Au Moyen Âge, le personnage d’Alexandre acquiert une autre dimension : comme il a vaincu les Perses, il est un modèle dans le lutte contre les infidèles et il est cité comme exemple au roi Philippe VI de Valois pour l’inciter à partir en croisade.

Le Roman d’Alexandre contient donc quelques épisodes moralisants que les lecteurs peuvent s’approprier. On dit qu’en visitant la mer dans un bathyscaphe de verre de son invention, il aurait découvert un autre peuple et acquis un savoir politique important : les gros poissons mangent les petits – mais selon les versions, le texte change et on lit que ce sont les petits poissons qui, par ruse, mangent les grands. Quelle qu’elle soit, cette morale se révèle toujours utile pour le héros.

Ms. Latin 8501, f° 51 v°. Combat d'Alexandre et des monstres.
Historia de Preliis, BNF, Ms. Latin 8501, f° 51 v° : Combat d’Alexandre et des monstres.

WB : Comment expliquer l’engouement médiéval pour le personnage d’Alexandre le Grand ?

M P-S : Alexandre est un personnage très paradoxal : petit par la taille et grand par l’ambition, il est un grand politicien mais cède à ses colères et à l’alcool au point de tuer un ami par mégarde, grand conquérant des peuples barbares, il a parfois aussi choisi d’adopter leurs coutumes (vestimentaires ou rituelles) au lieu de leur imposer les coutumes macédoniennes, au grand dam de ses compagnons. Son ambition peut être prise pour de la démesure. Ce sont ces contradictions qui le rendent si humain et si proche de nous paradoxalement. Ce sont elles aussi, de façon plus pragmatique, qui permettent de faire d’Alexandre le support de nombreux discours politiques ou moralisants. Alexandre peut être présenté comme l’archétype du conquérant aveuglant ou comme l’idéal du gouvernant sage. Il a été récupéré par les Français comme par les Anglais au cours de la guerre de Cent Ans. Il est considéré comme polythéiste ou monothéiste selon les besoins de l’argumentation, soutien ou persécuteur des Juifs, homosexuel ou amant courtois de la reine des Amazones. Pierre Briant a bien montré dans son dernier ouvrage Alexandre des Lumières (2012) ce que l’engouement pour le personnage d’Alexandre devait à ses différentes facettes. Je montre aussi dans mon ouvrage comment certains Roman d’Alexandre pouvaient être lus comme des ouvrages politiques incitant à la révolte contre le roi de France ou comme des encyclopédies sur les peuples de l’Orient et les territoires inconnus. Sa veine romanesque, bien qu’elle ait contribué au succès de la légende dès le début, n’est pas forcément ce qui prime dans l’intérêt que l’on porte à la vie d’Alexandre.

Maud Pérez-Simon a publié un ouvrage Mise en roman et mise en image : les manuscrits du « Roman d’Alexandre » en prose (Honoré Champion, 2015).


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Du Guesclin : légende et histoire. Entretien avec Laurence Moal

L’histoire de Bertrand Du Guesclin, personnage central de la Guerre de Cent Ans, ne s’arrête pas à sa mort en 1380. Sa figure a été régulièrement utilisée et mobilisée au…

L’histoire de Bertrand Du Guesclin, personnage central de la Guerre de Cent Ans, ne s’arrête pas à sa mort en 1380. Sa figure a été régulièrement utilisée et mobilisée au cours des siècles, notamment dans l’enseignement des IIIe et IVe Républiques. Retour sur un mythe sans cesse renouvelé avec Laurence Moal, historienne et auteure de l’excellent Du Guesclin. Images et histoire (Presses universitaires de Rennes, 2015).

Fréquence Médiévale : Le personnage de Du Guesclin a-t-il été célébré durant le Moyen Âge ?

Laurence Moal : Du Guesclin est célébré de son vivant puisque Eustache Deschamps compose sa première ballade sur le connétable en 1372, à l’occasion de la naissance de Louis d’Orléans. Mais c’est après sa mort en 1380 que se diffuse sa légende. Dans plusieurs poèmes, il apparaît comme le dixième Preux, un thème très apprécié par les princes français. Cuvelier lui consacre une longue chanson de geste. Elle est la source qui a nourri toutes les histoires de Du Guesclin et contribue à la popularité du personnage que l’on trouve représenté dans de nombreux manuscrits enluminés. Sous Charles VI, sa mémoire est également célébrée à travers une cérémonie grandiose qui clôture des fêtes en l’honneur des jeunes princes d’Anjou les 6 et 7 mai 1389. Il s’agit d’un service funèbre dans l’abbaye de Saint-Denis, où ses os ont été déposés sur ordre de Charles V, avec offrandes militaires. Ces funérailles sont l’occasion d’exalter un modèle de chevalerie entièrement dévoué à la monarchie tout en contribuant à la dimension mythique de du Guesclin. Quelques années plus tard, le roi commande l’exécution d’un monument funéraire à la gloire de du Guesclin comportant un gisant, terminé en 1397. Louis d’Orléans, filleul et admirateur de du Guesclin, a aussi contribué à la diffusion de la renommée du connétable. Après son assassinat en 1407, l’ensemble de la famille d’Orléans puis le parti Armagnac, en lutte contre les Bourguignons, font de du Guesclin leur héros. Depuis le XIVe siècle, les représentations du connétable sont donc soigneusement sélectionnées pour créer puis entretenir la légende. Il fallait toute cette propagande de la royauté pour faire oublier ses cruautés, ses défaites et ses ruses peu glorieuses.

FM : A-t-on continué à célébrer ses exploits durant l’époque moderne. A-t-il servi d’exemple à d’autres grands capitaines ?

LM : Après un certain déclin de la chevalerie, Du Guesclin réapparaît au XVIIe siècle. Il est célébré dans la Galerie des Hommes illustres du Palais-Cardinal de Richelieu qui souhaite affirmer le rôle des grands serviteurs de la monarchie. Du Guesclin profite aussi de la renaissance de l’esprit de la chevalerie et de l’intérêt accru pour le modèle médiéval au siècle suivant. Après les défaites infligées par les Anglais, son souvenir, associé à celui de Jeanne d’Arc et de Bayard, entretient le culte de l’héroïsme national dans des biographies qui se multiplient mais aussi dans la littérature militaire et les livres d’histoire illustrés. On trouve aussi Du Guesclin à l’honneur sous Louis XVI dans le programme du comte d’Angiviller à la gloire des « Grands hommes français ». Le peintre Brénet est alors chargé de réaliser les Honneurs rendus au connétable Duguesclin par la ville de Randon et le sculpteur Foucou réalise une statue de Du Guesclin à la bataille de Cocherel. Ces œuvres (respectivement au Louvre château de Versailles) sont chargées de ranimer les sentiments patriotiques. Du Guesclin reste donc un héros à la mode pour les hommes de guerre mais plus largement pour un public érudit qui se passionne pour le passé national.

FM : Pourquoi le personnage de Du Guesclin a-t-il fait partie des figures mise en avant dans le roman national au XIXe siècle ?

LM : Après la défaite contre la Prusse en 1870, on considère que la connaissance de l’histoire de France est essentielle à la survie de la République. Dans cette histoire enseignée, la guerre et ses batailles occupent une place privilégiée. La guerre de Cent Ans surtout permet de faire le lien avec la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La figure de Du Guesclin s’impose comme une référence incontournable parmi les héros nationaux mis en avant dans les manuels scolaires. Il est associé au redressement de la France après la défaite de Poitiers en 1356. Il est celui qui « boute » les Anglais hors du royaume. Sa mort permet la valorisation de l’esprit de sacrifice pour la patrie. On met aussi en avant sa laideur, son enfance pauvre et bagarreuse, sa bravoure. Tous les Français, quelle que soit leur origine sociale, peuvent donc s’identifier à lui. Raison pour laquelle les représentations de Du Guesclin se multiplient dans les manuels mais aussi dans les images publicitaires, la statuaire publique ou les pièces de théâtre… Il incarne l’Etat, la nation, le patriotisme : cela explique la continuité du mythe. La laideur, l’homme du peuple, la reconquête des provinces perdues… autant de clichés que l’on ressasse et que l’on utilise d’ailleurs pour des interprétations parfois radicalement opposées puisqu’il est aussi accaparé par les antidreyfusards comme Déroulède.

FM : Quelle a été la réception de Du Guesclin dans la Bretagne contemporaine ?

LM : Aux XIXe et XXe siècles, Du Guesclin est perçu comme un héros positif en Bretagne. Il renvoie l’image du Breton qui se bat au service de la France, un message que l’on retrouve dans les manuels scolaires et qui prend tout son sens après la 1ère guerre mondiale. Pour les régionalistes, il faut glorifier l’ancrage de la petite patrie, la Bretagne, dans la Grande patrie, la France. Mais le mouvement breton se radicalise après 1918. On le voit quand le maréchal Foch est invité à Rennes en 1921 pour commémorer le 6e centenaire de la naissance de Du Guesclin. Le connétable est vu comme « un traître à la patrie bretonne » chez certaines franges du mouvement breton. C’est en fait à cette période qu’on assiste à l’essor du séparatisme et la figure de Du Guesclin s’invite dans les débats parfois de manière explosive. À Rennes puis à Broons, des statues sont détruites ou vandalisées. Détruire une statue, c’est aussi une image finalement. Une image pour détruire celle qui a été construite par la IIIe République.

FM : La mémoire de Du Guesclin est-elle encore vivace aujourd’hui ? LM : C’est vrai que sa mémoire pâtit de la réforme de l’enseignement primaire qui cesse de célébrer le culte des héros à partir des années 1960-1970 au grand dame des nostalgiques du roman national. Mais il bénéficie d’un nouvel engouement pour le Moyen Âge à la fin du XXe siècle. La multiplication des fêtes médiévales est l’occasion de le retrouver en chair et en os au cœur de plusieurs animations. A Châteauneuf-de-Randon notamment, lors de l’inauguration du gisant réalisé par Dominique Kaeppelin et placé dans le cénotaphe de l’Habitarelle. À Dinan surtout, du Guesclin a longtemps été le centre d’attention de la Fête des Remparts, devenue un vrai modèle du genre. En 1994 et 1996, il est le clou d’un spectacle conçu et joué par Gilles Raab, le pionnier de la reconstitution historique en France. C’est vrai qu’aujourd’hui, face au succès de la fantasy, du fantastique et du surnaturel, Du Guesclin connaît une certaine éclipse. Il reste malgré tout un produit d’appel accrocheur, associé à un Moyen Âge qui fascine toujours le grand public. Du Guesclin a certes des détracteurs mais aussi de nombreux admirateurs et collectionneurs. Il représente l’univers de la chevalerie, le « héros d’enfance ». Finalement, il a toujours du succès. On le voit avec le nombre très important des ouvrages qui lui sont consacrés par les historiens locaux ou universitaires. Sa renommée est même internationale puisqu’on le retrouve trônant sous la Tour Eiffel de Las Vegas !

Propos recueillis par William Blanc

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La torture au Moyen âge. Réalités et fantasmes

Le Moyen âge et la torture, dans la culture contemporaine, sont nettement associés. Néanmoins, nous savons peu de choses à propos de cette pratique qui n’est pas propre à l’époque…

Le Moyen âge et la torture, dans la culture contemporaine, sont nettement associés. Néanmoins, nous savons peu de choses à propos de cette pratique qui n’est pas propre à l’époque médiévale,comme nous l’a tristement montré le début du XXIe siècle. Pour en apprendre plus, nous avons interrogé l’historienne Faustine Harang, auteure d’un livre passionnant sur la question, La torture au Moyen Âge, XIVe-XVe siècles, qui vient de paraître aux PUF.

Fréquence médiévale : La culture populaire associe la torture avec le Moyen âge ? Est-ce une association si justifiée que cela ?
Faustine Harang : La torture est une réalité du Moyen Âge qui ne peut être mise en doute. Elle est illicite lorsqu’elle participe des agissements sauvages qui accompagnent les faits de guerre. Elle peut aussi être légale puisqu’elle appartient à la panoplie des moyens que les juges ont à leur disposition pour instruire une cause criminelle, et on l’associe avec raison à de retentissantes affaires comme le procès des Templiers au début du XIVe siècle.
En revanche, la torture judiciaire ou « question » est loin d’être propre à cette période. Déjà en usage dans l’Antiquité, c’est par l’intermédiaire de la résurgence du droit romain qu’elle revient sur le devant de la scène comme instrument de procédure à partir du XIIIe siècle en France. La réglementation médiévale s’appuie alors en grande partie sur des principes établis sous l’Empire romain pour encadrer la pratique de la question. Elle sert de fondement aux normes que l’Époque moderne va affiner. Depuis, les situations de conflits ont pu occasionner sa réapparition périodique.
Faire de la torture une caractéristique majeure et incontournable d’un Moyen Âge forcément sombre et barbare procède de représentations fantasmagoriques. En effet, lorsqu’elle est illégitime, elle est sévèrement réprimée par la justice du roi. Et, lorsque les magistrats s’en saisissent, c’est généralement avec parcimonie. Toutefois, elle est un outil politique au service de la raison d’État naissante, et sa renommée postérieure souligne en quelque sorte la réussite du pouvoir monarchique à projeter l’image d’une justice rigoureuse.

FM : Pareillement, les représentations populaires font souvent le lien entre la torture et l’Église, notamment l’Inquisition. Pourtant, comme vous le montrez, la torture était aussi utilisée par des juridictions civiles.
FH : L’hérésie fait partie des crimes les plus graves, passibles de peine corporelle et capitale, elle est à ce titre susceptible d’entraîner la torture. C’est pourquoi les tribunaux d’Inquisition ont la réputation, fondée, d’y recourir. Dans la lutte contre les hérétiques, avant que ne soit créée l’Inquisition au milieu du XIIIe siècle, et encore dans ses premières années, les clercs avaient l’interdiction d’employer eux-mêmes la torture, ce qui exigeait de recourir au « bras séculier », c’est-à-dire aux laïcs, qui l’utilisaient déjà à l’encontre des larrons et des homicides.
Il ne faut pas oublier que le Moyen Âge est profondément chrétien, aussi tout crime grave remettant en cause l’ordre politique, social et religieux, peut faire l’objet d’une procédure extraordinaire – expression désignant la procédure de la question – quel que soit le tribunal à l’œuvre. Dans ce contexte, la torture va être un instrument de choix dans l’élaboration du crime de lèse-majesté.

FM : Pourquoi utilise-t-on la torture au Moyen âge ? Est-ce un usage fréquent et automatique, ou bien est-ce une pratique strictement codifiée ?
FH : La question intervient donc principalement pour les crimes majeurs, homicides, vols, faux, sorcellerie, empoisonnement. Il s’agit généralement de crimes qui ne peuvent être prouvés autrement que par un aveu, et qui atteignent l’ordre politique et social dans ses fondements. Les juges se trouvent alors parfois contraints, faute de pleine preuve, lorsque le suspect rechigne à se dévoiler spontanément, d’employer la procédure extraordinaire. Il s’agit d’un recours ultime, qui doit se justifier par des indices sérieux et doit être validé par un conseil d’experts en droit. Lorsque la procédure de question est enclenchée, c’est encore tout un processus qui se met en place, et qui peut être interrompu par un aveu à chaque étape, depuis la menace jusqu’à l’application de la souffrance physique, en passant par mise à nu du suspect et son installation sur la table de torture. De fait, nombre de prévenus cèdent avant d’avoir été effectivement torturés.
Mais avant d’en arriver à cette option, les juges ont exploré toutes les autres pistes au moyen d’une enquête approfondie. Témoignages et indices matériels suffisent parfois à condamner ou absoudre sans basculer vers une procédure extraordinaire. La torture est déjà considérée à l’époque comme une entreprise délicate et peu fiable, vers laquelle on se tourne lorsqu’il n’y a plus d’autre choix pour obtenir un résultat. Sa pratique est strictement réglementée, elle ne doit pas entrainer de séquelles physiques, ne peut être renouvelée au-delà de trois ou quatre fois, et certaines méthodes considérées comme particulièrement dangereuses, comme l’usage du feu, sont progressivement interdites.

FM : La torture est-elle pratiquée par un corps de professionnels ?
FH : Cela dépend de l’importance des tribunaux. Bon nombre procèdent empiriquement, avec le personnel dont ils disposent, bourreaux ou sergents. Ceux pour qui le recours à la torture est tout à fait exceptionnel peuvent demander l’appui d’un expert venant d’une autre juridiction. Les tribunaux les plus actifs disposent en effet de spécialistes, qui se distinguent des bourreaux. La professionnalisation se met d’abord en place dans les cours les plus importantes, notamment au Châtelet de Paris où un sergent à verge se voit attribuer le rôle de « tourmenteur » en parallèle à ses fonctions habituelles dès la deuxième moitié du XIVe siècle, la qualité de « questionneur et tourmenteur » y devenant un office à la fin du XVe siècle.

FM : Vous révélez dans votre livre l’origine de l’expression « avoir bon bec ». Pourriez-vous nous en dire plus ?
FH : L’expression « avoir bon bec » caractérise communément une personne bavarde, le bec désignant familièrement la bouche. Cette image serait à l’origine du nom de la tour Bonbec à la Conciergerie du Palais, qui abrite la chambre de la question utilisée par le Parlement de Paris à l’extrême fin du Moyen Âge puis à l’Époque moderne. Plaisanterie facile signifiant bien à quel point la question peut délier les langues, quelle que soit la teneur des aveux extorqués…

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Propos recueillis par William Blanc

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