Catégorie : Biographie

L’empire des Plantagenêts – interview avec Fanny Madeline

Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre. Ces noms vous disent forcément quelque chose, vous les avez vus dans nombre de films, mais les connaissez-vous vraiment ? Rois d’Angleterre, ils…

Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre. Ces noms vous disent forcément quelque chose, vous les avez vus dans nombre de films, mais les connaissez-vous vraiment ? Rois d’Angleterre, ils étaient aussi et surtout maîtres d’un vaste ensemble allant des Highlands d’Écosse aux Pyrénées, de l’Irlande jusqu’à la vallée du Rhône. Un territoire si vaste qu’on a pu parler, à l’époque contemporaine, d’empire des Plantagenêts. L’historienne Fanny Madeline y a consacré sa thèse, aujourd’hui publiée aux Presses Universitaires de Rennes, et a accepté de répondre à quelques questions de Fréquence médiévale.

William Blanc : Comment décrire l’empire des Plantagenêts dans l’espace et le temps ? Peut-on le comparer à d’autres empires européens, comme celui de Knut le Grand au XIe siècle ?
Fanny Madeline : C’est un empire qui est le résultat à la fois de constructions matrimoniales sur plusieurs générations et de conquêtes territoriales, ce qui en fait un espace très composite. D’un côté, il y a l’héritage anglo-­normand, formé depuis 1066, dont Henri II hérite par sa mère Mathilde, fille d’Henri Ier d’Angleterre, mais qu’il doit reconquérir ; du côté de son père Geoffrey Plantagenêt, il hérite du comté d’Anjou en 1151. Et puis il y a le duché d’Aquitaine qu’Henri II agrège par son mariage avec Aliénor en 1152, le duché de Bretagne qu’il annexe après l’abdication du duc Conan en 1166, l’Irlande qu’il conquiert en partie en 1171 et le Pays de Galles et l’Ecosse qu’il fait entrer sous sa domination féodale. C’est donc un empire aux frontières très mobiles, globalement dominé par une élite anglo­-normande qui gouverne avec le roi. Appeler cette configuration historique « empire », ce qui a longtemps fait l’objet de débat chez les historiens, relève précisément d’une démarche comparatiste à la fois dans le temps et dans l’espace. Malgré ses particularités et le fait que les Plantagenêts n’ont jamais porté le titre d’« empereurs », on peut décrire le fonctionnement de l’espace qu’ils dominaient comme un empire, à l’instar de celui de Knut en effet, ou encore celui de Charles Quint. Au Moyen Âge, les empires se caractérisent cependant par leur faible structuration étatique, contrairement aux empires des époques modernes et contemporaines, ce qui accentue leur caractère informel et la difficulté de les saisir institutionnellement.

WB : L’empire des Plantagenêts (Angevin empire en anglais), comme son nom l’indique, semble être l’œuvre d’une famille. D’où vient-elle ?
FM : « Empire Plantagenêt » est plutôt une expression française qui permet de ne pas les confondre avec les Angevins qui fondèrent un empire en Sicile et en Italie du Sud aux XIIIe et XIVe siècles. L’expression anglaise, issue d’une historiographie nationaliste, insiste sur son origine angevine et donc « étrangère » pour le distinguer de l’empire anglo-­normand de la période précédente. Parler d’empire Plantagenêt permet au contraire d’insister sur le rôle joué par Henri II et ses fils dans la construction de cet empire, et donc de ses forces créatrices, plutôt que de le regarder comme une simple organisation multi-­territoriale et plurinationale, qui souligne davantage son hétérogénéité et sa facticité. Si Henri II était en effet angevin par son père, il était normand par sa mère et les enfants issus de son mariage avec Aliénor d’Aquitaine appartenaient à une élite internationale et cosmopolite quine s’identifiait pas particulièrement à un espace d’origine.

WB : Comment ces souverains ont-ils fait pour contrôler un ensemble aussi disparate ?
FM : Ils n’ont pas arrêté de circuler dans tout l’espace de leur empire. L’itinérance était un véritable mode de gouvernement, c’est à dire qu’ils ont affirmé leur pouvoir en se donnant les moyens d’être visibles et présents un peu partout. Pour palier à leur absence, lorsqu’ils étaient ailleurs, ils ont développé des institutions qui leur permettaient de gouverner administrativement c’est à dire par l’intermédiaire de représentants. C’est surtout vrai en Angleterre. Ils ont également cherché à prendre le contrôle des châteaux féodaux, pour ancrer plus fermement leur pouvoir dans l’espace et s’assurer de la loyauté de leurs vassaux. Les châteaux leur permettaient également d’être visible dans le paysage, d’y avoir une présence matérielle. Mais leur incapacité à faire participer les élites continentales au gouvernement de l’empire explique largement son échec : la Normandie est perdu en 1204, l’Anjou en 1206 puis le Poitou en 121

WB : Ces souverains n’étaient-ils pas vus comme des étrangers dans la plupart des pays qu’ils contrôlaient et dont ils parlaient à peine la langue  ? Cela n’a-t-il pas fini par entraîner des révoltes ?
FM : Ce n’est pas vraiment le fait d’être « étranger » qui était problématique, car les élites étaient elles­-mêmes très cosmopolites. Au XIIe siècle, les alliances matrimoniales sont en effet de plus en plus exogames, les mariages se font à une échelle plus internationale, ce qui élargit les réseaux et brouille l’identification des origines « nationales » de ces élites. Celles­-ci parlaient d’ailleurs globalement le français, avec ses variantes comme l’occitan, qui était la langue maternelle de Richard Cœur de Lion par exemple. Les élites étaient généralement polyglottes et les plus éduquées d’entre elles savaient écrire le latin. C’est plutôt d’avoir renforcé le pouvoir royal, par la construction d’un droit public, qui affaiblit le pouvoir de ces aristocraties et les mènent à la révolte. L’une des raisons pour lesquels les seigneurs aquitains décident de se tourner vers les Capétiens à la fin du XIIe siècle, contre les Plantagenêts, c’est qu’ils considéraient le roi de France comme un seigneur lointain qui n’exercerait qu’une faible domination contrairement aux Plantagenêts qui ne cessaient de vouloir les soumettre à des relations féodo-vassaliques plus pesantes, venant détruire leur châteaux lorsqu’ils ne s’y résignaient pas.

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Cette carte en anglais présente l'intérêt de montrer les différents status féodaux des terres contrôlées par les Plantagenêts, notamment sous le règne d'Henri II (1133-1189). En jaune, les terres qu'il contrôle en tant que roi, en bleu clair, celles qu'il possède comme vassal des rois capétiens et pour lesquels il doit leur prêter un serment.
Cette carte en anglais présente l’intérêt de montrer les différents statuts féodaux des terres contrôlées par les Plantagenêts, notamment sous le règne d’Henri II (1133-1189). En jaune, les terres qu’il contrôle en tant que roi, en bleu clair, celles qu’il possède comme vassal des rois capétiens et pour lesquelles il doit leur prêter serment.
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1431, une chasse au cerf en plein Paris

Le 2 décembre 1431, le jeune souverain Henri VI effectue son entrée royale à Paris. Alors, une chasse au cerf s’organise dans les rues de la Capitale royale. Une première…

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Martial d’Auvergne, Vigile de Charles VII, Paris, BNF, fr. 5054 f. 185 (fin XVe siècle) : Un cerf s’agenouillant sur le passage de Charles VII devant la cathédrale de Rouen lors de l’entrée royale de 1449.

Le 2 décembre 1431, le jeune souverain Henri VI effectue son entrée royale à Paris. Alors, une chasse au cerf s’organise dans les rues de la Capitale royale. Une première ! Vue la situation tendue de la Guerre de Cent Ans, marquée par le récent couronnement de Charles VII à la cathédrale de Reims, comment comprendre le rôle des cerfs et plus largement des animaux dans ce rituel monarchique ?
Un article à lire en cliquant sur ce lien.
Bonne lecture.

William Blanc

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Fréquence Médiévale : Mahaut d’Artois, une femme de pouvoir

Mahaut d’Artois (1270-1329). La plupart d’entre nous s’en souviennent sans doute sous les traits de l’actrice Hélène Duc qui l’a interprétée lors de la première adaptation télévisée (1972) de la…

Mahaut d’Artois (1270-1329). La plupart d’entre nous s’en souviennent sans doute sous les traits de l’actrice Hélène Duc qui l’a interprétée lors de la première adaptation télévisée (1972) de la série de roman de Maurice Druon, Les Rois Maudits (1955-1960). Mais qui est la femme qui se cache derrière l’intrigante acariâtre des romans ? Pour en savoir plus, Fréquence Médiévale a le plaisir de recevoir l’historienne Christelle Balouzat-Loubet, maîtresse de conférences à l’Université de Lorraine, qui vient d’écrire une très belle biographie consacrée à Mahaut d’Artois publiée par les éditions Perrin.

Bonne écoute :

Merci, pour le montage, à l’Artésien de cœur Exomène, toujours fidèle au poste.

William Blanc

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Richard III, l’homme et le mythe – Entretien avec Aude Mairey

L’historienne Aude Mairey, qui lui a consacré une excellente synthèse (Ellipses, 2011. voir la table des matières ici), nous éclaire, le temps d’un interview, sur la vie et le mythe…

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L’historienne Aude Mairey, qui lui a consacré une excellente synthèse (Ellipses, 2011. voir la table des matières ici), nous éclaire, le temps d’un interview, sur la vie et le mythe de Richard III, dernier roi de la famille Plantagenêt.

Fréquence médiévale : L’enterrement de Richard III semble avoir suscité un réel engouement en Angleterre. Quelle place occupe ce roi dans la mémoire nationale britannique ?
Aude Mairey : Depuis la découverte du squelette de Richard III en septembre 2012 sous un parking de Leicester, l’engouement médiatique a en effet été énorme, comme les montrent les milliers d’Anglais venus lui présenter un dernier hommage avant la cérémonie menée en grande pompe dans la cathédrale de Leicester le 26 mars dernier. Richard III occupe une place particulière dans la mémoire anglaise en grande partie grâce (ou à cause) de Shakespeare, qui lui a consacré une de ses pièces les plus célèbres et l’a définitivement transformé en tyran usurpateur et sans scrupules. Mais depuis la deuxième moitié du 19e siècle, Richard III a fait l’objet de nombreuses tentatives de réhabilitation qui ont soulevé des débats très populaires, surtout à partir des années 1950. La Richard III Society, fondée en 1924 pour le défendre, est d’ailleurs en grande partie à l’origine des fouilles de Leicester dont elle a financé une partie.

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FM : Pouvez-vous revenir un peu sur la carrière mouvementée de Richard III ?
AM : Richard, quatrième fils de Richard d’York, est né en 1452 dans l’une des familles les plus puissantes d’Angleterre, dans une période de troubles considérables – ce que l’on appelle les guerres des Roses – liées tant à des problèmes politiques que socio-économiques et à la défaite des Anglais en France. Richard d’York père est l’un des principaux acteurs de ces guerres civiles. Il revendique même le trône en 1460 mais, suite à sa mort lors de la bataille de Wakefield cette même année, c’est son fils aîné, Édouard IV, qui obtient la couronne en 1461 au détriment d’Henri VI de Lancastre. L’enfance de Richard est donc mouvementée !
Richard est fidèle à son frère Édouard durant tout le règne de ce dernier, y compris pendant les troubles de 1470-1471 qui ont vu Édouard temporairement dépossédé du trône. Cela ne l’a pas empêché de se construire un puissant pouvoir dans le nord du pays. Mais lorsque Édouard meurt en 1483, laissant deux fils adolescents, Richard, après une série de coups de force, s’empare de la couronne en juillet 1483 et fait très probablement éliminer ses neveux – ces derniers disparaissent durant l’été sans laisser de traces. Cette usurpation sanglante déplaît profondément à la société politique anglaise qui se révolte dès l’automne 1483 et dont de nombreux membres n’ont de cesse de lui trouver un remplaçant. Et finalement, à l’été 1485, c’est un lointain cousin des Lancastre, Henri Tudor, qui débarque de France pour affronter Richard III. Ce dernier est tué lors de la bataille de Bosworth le 22 août 1485. Ainsi est inaugurée la dynastie des Tudor.

FM : Comment et pourquoi s’est construite la légende noire de Richard III ?
AM : La « légende noire » de Richard commence à être construite dès sa mort – et peut-être même avant, même si l’on n’en possède pas de preuves écrites. Le premier texte décrivant Richard III comme un monstre est l’Histoire du royaume d’Angleterre de John Rous, terminée en 1486. Mais le portrait de Richard en tyran usurpateur est véritablement fixé par l’humaniste Thomas More dans son Histoire du roi Richard le Troisième, une œuvre en réalité rhétorique dont l’objet était de démontrer la folie de la tyrannie, composée dans les années 1510 et reprise dans les grandes chroniques du 16e siècle. C’est de ce portrait que s’inspire Shakespeare dans sa pièce Richard III, écrite autour de 1590, pour fixer le mythe d’un homme cruel et prêt à tout, y compris à faire assassiner ses neveux, symbole de la corruption du pouvoir. Cela dit, contrairement à ce qui a longtemps été soutenu, cette diabolisation de Richard III n’a pas été réellement initiée par les monarques Tudor afin de mieux affirmer leur perfection. Le livre de Thomas More, en particulier, visait en fait en partie le gouvernement d’Henri VII, et n’a d’ailleurs été publié qu’après sa mort. De même, la pièce de Shakespeare ne constitue pas particulièrement un éloge des Tudor. Dans tous les cas, il s’agit avant tout de dénoncer les divisions politiques de l’Angleterre et leurs conséquences sur le pays.

FM : De toutes les œuvres contemporaines parlant de Richard III, laquelle est, selon vous, la plus marquante ?
AM : Les œuvres contemporaines sont toutes, à quelques exceptions près, des adaptations de Shakespeare. Après la Première Guerre mondiale, le personnage de Richard est souvent interprété en rapport avec le totalitarisme, ce qui est théorisé en 1962 par un célèbre critique polonais, Jan Kott. Ce type d’interprétation, même s’il n’est pas unique, a été particulièrement marquant. L’adaptation cinématographique de Richard Loncraine, réalisée en 1995 avec Ian McKellen dans le rôle-titre, transpose par exemple Richard III dans une Angleterre irréelle des années 1930 dans laquelle un régime fascisant se serait installé – en partie inspiré des idées d’Oswald Mosley, fondateur à cette époque de la British Union of Fascism. Ces dernières décennies, les interprétations sont beaucoup plus diversifiées, mais la pièce de Shakespeare connaît toujours autant de succès. Il ne se passe pas une année sans qu’elle soit montée quelque part. Richard III reste un objet de fascination sans fin…

Propos recueillis par William Blanc

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