Mois : avril 2019

Star Wars face au Moyen âge

Alors qu’un nouvel épisode de la franchise Star Wars s’apprête à déferler sur nos écrans comme une nuée de stormtroopers, il nous semble intéressant de proposer aux lecteurs et lectrices…

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Alors qu’un nouvel épisode de la franchise Star Wars s’apprête à déferler sur nos écrans comme une nuée de stormtroopers, il nous semble intéressant de proposer aux lecteurs et lectrices de Fréquence Médiévale un petit point sur les liens existants entre l’univers créé par Georges Lucas et l’imaginaire du Moyen Âge.

Arthurien à voir, ou presque !

On le sait, le Moyen âge fantasmé occupe une place centrale dans l’imaginaire dans pays occidentaux, et particulièrement aux États-Unis. Aussi, il n’y a rien d’étonnant que Georges Lucas, en créant l’univers de Star Wars dans les années 1970, se soit inspiré des quelques éléments médiévaux.
Par exemple, de nombreux auteurs ont fait le parallèle entre le premier film de la franchise et la légende arthurienne, notamment dans la version – immensément populaire dans les pays anglo-saxons – développée par le romancier anglais T.H. White (The Once and Future King – 1939 et 1958) et adaptée à l’écran par les studios Disney en 1963. Pensez donc ! Un jeune héros (Luke Skywalker), élevé chez des paysans, qui n’apprend sa véritable identité qu’avec l’aide d’un vieil ermite (Obi Wan Kenobi) doté d’étrange pouvoir. Tout cela n’est pas sans rappeler le jeune Arthur mis à l’abri chez sire Ector avant d’être retrouvé par Merlin. Le jeune roi de Camelot et Luke se ressemble sur d’autres points : tous deux héritent d’une épée magique et deviennent des chevaliers en instaurant/restaurant un ordre (la Table ronde pour Arthur, les Jedis pour Luke).
Luke finit même par sauver une princesse (Leia) des griffes d’un chevalier noir (Dark Vador) qui l’a enfermé dans une version futuriste d’un château (l’Étoile noire). Quant au triangle amoureux entre Luke, Han Solo et Leia, il renvoie – comme l’a noté par exemple Laurent Aknin – celui réunissant Arthur, Lancelot et Guenièvre. Seule la fin est différente, et pour cause. Alors que dans les romans arthuriens – notamment dans la Vulgate du XIIIe siècle repris par Thomas Malory au XVe – l’amour de Lancelot et de Guenièvre est un des facteurs qui conduit Camelot à sa perte, la trilogie de Georges Lucas propose au contraire un happy end très hollywoodien propre à rassurer un public américain qui, à la fin des années 1970, en a bien besoin. On y reviendra.

Dark Vador : le samouraï de l’ordre noir

Dark Vador, avant d’être un peu notre père à toutes et à tous (lisez dans votre cœur et vous saurez que c’est la vérité !), représente surtout, dans le film de 1977, l’incarnation du chevalier noir, de l’anti Jedi – ce que les films suivants, y compris l’horrible Episode 1 (La menace fantôme), va confirmer –, jusqu’à son costume et son casque qui emprunte au heaume des samouraïs, le kabuto. C’est d’autant plus vrai que Georges Lucas, grand fan de film de chanbara (film de sabre) japonais, s’est inspiré, pour le scénario du premier film du cycle, de La forteresse cachée (1958) d’Akira Kurosawa. Mais attention, ne manqueront pas de penser les nombreux fans avertis de Star Wars, beaucoup de gens affirment que le casque de Dark Vador n’est pas tiré de l’équipement des guerriers japonais médiévaux, mais s’inspire du stahlhelm porté par les soldats allemand durant les deux conflits mondiaux – comme l’explique notamment cet article de Patrick Peccatte.
Certes. Mais là encore, il s’agit, d’une référence directe au Moyen Âge. Laissez-nous nous expliquer. Tout d’abord, le stahlhelm est une copie modifiée de la salade médiévale – tous les casques des guerres mondiales sont issus de modèles médiévaux. Mais, au-delà de cela, il faut bien comprendre que dans la culture populaire américaine, depuis le Première Guerre mondiale, les Allemands et, par extension, les nazis – auxquels on associe très facilement le stahlhelm – sont assimilés à des tyrans féodaux barbares. Cela transparaît nettement dans les comics publiés durant le conflit de 1939-1945 durant lequel il est courant de voir Hitler et ses sbires diriger des troupes depuis un château ou torturer des héros dans un donjon médiéval. Ces représentations s’appuient certes sur des éléments réels – après tout, Himmler pensait récréer avec la SS une Table ronde racialement « pure » – mais elle permet surtout aux Américains de s’imaginer comme des êtres civilisés ou mieux, comme de nouveaux chevaliers arthuriens terrassant les oppresseurs « médiévaux » nazis. Le général Eisenhower, la veille du débarquement du 6 juin 1944, déclare ainsi aux millions de soldats qui s’élancent vers les plages normandes qu’ils embarquaient pour une « Grande Croisade ». On retrouve ce schéma dans le film Indiana Jones et la dernière croisade (1989), produit notamment par Georges Lucas, qui montre des nazis opérant depuis un château, contré par un américain – Indiana Jones – qui devient, à terme, l’héritier des chevaliers du Graal.

L’Amérique retrouve sa chevalerie

Star Wars arrive dans le paysage cinématographique à un moment où la plupart des grandes mythologies hollywoodiennes sont presque mortes. Le western classique, associé à l’Amérique conservatrice, a ainsi pris un rude coup au début des années 1970. L’image du cowboy solitaire et justicier a été battue en brèche par les productions italiennes (comme celles de Sergio Leone) et par celles de la jeune génération de réalisateur du Nouvel Hollywood (Midnight Cowboy par exemple).
Les films de chevaliers, genre populaire durant les années 1950, en pleine Guerre froide durant lequel les héros du Moyen Âge – roi Arthur en tête – sont mobilisés contre le communisme, sont marqués par la même tendance. Ainsi, La rose et la flèche (1976) met en scène un Robin des Bois vieillissant (Sean Connery) et un Richard Cœur de Lion brutal, indigne de l’idéal chevaleresque. Cette évolution parallèle de deux genres, le western et le film médiévaliste, n’a rien d’étonnant tant le cowboy et le chevalier ont été maintes et maintes fois comparés, voire fusionnés dans la culture populaire américaine, par exemple dans la série télévisée Have Gun – Will Travel (1957-1963).
Star Wars apparaît donc au milieu du désert. Écrit et réalisé par une des figures du Nouvel Hollywood, ce film est un moyen, pour les plus jeunes générations, comme l’a bien montré Susan Aronstein, de réactiver les mythes américains. Celui du cowboy (via la figure d’Han Solo, véritable gunfighter de l’espace), mais aussi celui du chevalier, à travers les personnages d’Obi-Wan Kenobi et de Luke Skywalker, luttant contre un empire maléfique, tout comme les chevaliers américains ont combattu l’Allemagne durant les deux guerres mondiales. Cette renaissance arrive à point nommé dans une Amérique démoralisée sa défaite au Vietnam (Saigon a été prise par les Vietcongs en 1975) et dont le modèle est remis en cause par les mouvements pour l’égalité sociale et raciale des années 1960 et par la crise provoquée par le choc pétrolier de 1973.
La rhétorique est rapidement récupérée par Ronald Reagan, élu président en 1980 et prônant une politique agressive à l’encontre de l’URSS. N’hésitant pas à populariser ses opinions auprès du grand public en renvoyant à des lieux communs cinématographiques – Reagan a été acteur à Hollywood et cultive une image de cowboy –, il fait plusieurs fois référence à Star Wars à ses propres fins. Le bloc Soviétique est ainsi décrit par le président en mars 1983 comme un « empire du mal » (« evil empire » en référence à l’empire maléfique de la trilogie de Lucas) contre lequel il propose de déployer un programme sophistiqué de satellite de défense vite baptisé « Guerre des étoiles » par la presse et grâce auquel, explique,t-il, « la Force est de notre côté », paraphrasant ainsi la très célèbre devise de l’ordre de chevaliers Jedi auquel appartient Luke Skywalker. Voilà la chevalerie américaine ressuscitée pour une nouvelle croisade (contre le communisme cette fois) d’autant plus que les Jedis partage de nombreuses caractéristiques avec les ordres militaires qui agissaient en Terre sainte aux XIIe et XIIIe siècles, templiers en tête (habits monacaux, célibat affiché).

Conclusion : Star Wars, un succès médiéval

Star Wars a rencontré un succès inattendu, mais en fin de compte facilement explicable. Georges Lucas a pris de nombreux éléments tirés de la culture populaire et de l’imaginaire en les habillant sous un jour nouveau : du western ou des films de guerre – notamment des combats d’aviation. Mais c’est l’utilisation du Moyen Âge fantasmé qui a rendu cet univers foncièrement familier à nos yeux et a assuré son succès, notamment l’imagerie de la fantasy, genre qui rencontre, à partir des années 1960, un succès grandissant avec par exemple des productions comme Les Sorciers de la guerre de Ralph Bakshi, qui sort en même temps que Star Wars. La plupart des grands personnages de la série ont quelque chose de médiéval. Les ayants droit de Chrétien de Troyes vont-ils attaquer Georges Lucas pour plagiat ?

William Blanc

Bibliographie

  • Blanc William, Le Roi Arthur. Un mythe contemporain, Paris, Libertalia, 2016
  • Aronstein Susan, Hollywood knights. Arthurian cinema and the politics of nostalgia, Palgrave Macmillan, 2005
  • Fraser John, America and the pattern of chivalry, Cambridge Univerity Press, 2009 (1re édition 1982)
"The Accolade de Star Wars", un détournement récent d'une peinture médiévaliste anglaise du début du XXe siècle "The Accolade" d'Edmund Leighton.
« The Accolade de Star Wars », un détournement récent d’une peinture médiévaliste anglaise du début du XXe siècle « The Accolade » d’Edmund Leighton.
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La légende de Robin des Bois en Amérique

Comment la légende de Robin des Bois, qui a vu le jour en Angleterre entre le XIVe et le XVe siècle, s’est développée, a été transformée et a été popularisée…

Comment la légende de Robin des Bois, qui a vu le jour en Angleterre entre le XIVe et le XVe siècle, s’est développée, a été transformée et a été popularisée en Amérique à partir du XIXe siècle dans le cinéma, la bande dessinée (les comics de super-héros notamment), mais aussi à travers maints usages politiques ? Conférence donnée le 19 mars 2019 à l’Institut Finlandais à l’invitation de la Société des Amis du Musée de Cluny. Bonne écoute :

La légende de Robin des Bois vue par l’illustrateur américain N.C. Wyeth

Merci à Exomène pour la captation et le montage des images.

William Blanc

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Fréquence médiévale : les rythmes au Moyen Âge

Comment était scandée la vie au Moyen âge ? Comment envisageait-on le temps dans l’occident féodal ? Derrière ces questionnements qui peuvent paraître obscurs se cache en réalité un gouffre,…

Pieter Brueghel l'Ancien, Le Pays de Cocagne, 1567. L'utopie du pays de Cocagne, c'est aussi un lieu où le rythme est aboli, où le repos est permanent.
Pieter Brueghel l’Ancien, Le Pays de Cocagne, 1567. L’utopie du pays de Cocagne, c’est aussi un lieu où le rythme est aboli, où le repos est permanent.


Comment était scandée la vie au Moyen âge ? Comment envisageait-on le temps dans l’occident féodal ? Derrière ces questionnements qui peuvent paraître obscurs se cache en réalité un gouffre, celui qui nous sépare des hommes médiévaux. Car oui, nous ne vivons pas, au jour le jour, aux mêmes rythmes que les celles et ceux qui vivaient il y a mile ans de cela. Pour eux, toutes les mesures du temps (semaines, années, histoire du monde) sont liées à la conception chrétienne de la Création. Dans cette scansion divine, les rythmes de l’individu sont secondaires. On ne fête ainsi pas son anniversaire. Le poids du temps de l’Église est tel que certains utopistes, comme Rabelais, rêveront d’une société sans rythmes.
Afin d’en savoir plus, nous avons le plaisir de recevoir l’historien Jean-Claude Schmitt, que nous avions déjà interrogé il y a plus de deux ans de cela à propos du film Le Nom de la Rose. Avec lui, nous vous proposons d’explorer le temps médiéval autour de son livre Les Rythmes au Moyen âge (Gallimard, 2016).
Bonne écoute.

Merci à Exomène, qui a le rythme dans la peau, pour le montage.

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William Blanc

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L’épopée de Gilgamesh

« Du XXVe au VIIe siècle avant notre ère circulait en Mésopotamie un texte qui racontait la quête de ce roi bâtisseur des remparts d’Uruk : Gilgamesh. La force de cette…

« Du XXVe au VIIe siècle avant notre ère circulait en Mésopotamie un texte qui racontait la quête de ce roi bâtisseur des remparts d’Uruk : Gilgamesh. La force de cette épopée, son ampleur et son souffle lui ont valu la célébrité dans tout le Proche-Orient ancien, avant d’être redécouverte au XIXe s.

Gilgamesh terrassant le Taureau célestre, lithographie d'Ernest Wallcousins (1883-1976), extraite des "Mythes de Babylone et d'Assyrie" de Donald A. Mackenzie (1915)
Gilgamesh terrassant le Taureau célestre, lithographie d’Ernest Wallcousins (1883-1976), extraite des « Mythes de Babylone et d’Assyrie » de Donald A. Mackenzie (1915) Crédits : Historical Picture Archive/CORBIS Getty

Emmanuel Laurentin et Victor Macé de l’Epinay s’entretiennent avec Bertrand Lafont, sumérologue, directeur de recherches au CNRS, du fameux récit épique mésopotamien qui relate les aventures de Gilgamesh et de son tendre ami Enkidu, puis à la mort de ce dernier, le long voyage qu’entreprend Gilgamesh pour assouvir sa quête d’immortalité… jusqu’à son retour chez lui où il achèvera l’une de ses plus grandes réalisations : la construction de la muraille d’Uruk.

Gilgamesh – dont le nom signifie « l’ancêtre est un jeune héros » – est-il un personnage historique ? 

Bertrand Lafont : Il est possible que Gilgamesh ait été roi d’Uruk au tout début de la civilisation mésopotamienne, vers 2 650 avant notre ère. Mais on n’a jamais trouvé de trace, de preuve définitive de son existence. Une chose est sûre : il est devenu après sa mort un héros de légende, et il est fascinant de pouvoir suivre pendant 2 000 ans la façon dont cette histoire est devenue une épopée.

Faut-il chercher une historicité à ce récit ? En voyant dans l’expédition de Gilgamesh dans la forêt de Cèdres une métaphore de l’expansion d’une civilisation au-delà de ses frontières par exemple ? Ou faut-il le lire seulement comme une leçon de vie adressée à ses lecteurs ?

Bertrand Lafont : Le début et la fin du texte sont une célébration de la ville d’Uruk et de son roi. Le prologue dit « A Uruk, il y a un roi sage mais vous allez voir comment il était avant et ce qu’il a fallu qu’il traverse avant d’accéder à cette sagesse. » L’épopée de Gilgamesh est avant tout le récit d’un parcours initiatique. Certains commentateurs ont pu dire qu’elle était à la fois une Iliade et une Odyssée : une Iliade parce qu’elle raconte les nombreux combats de ses héros, et une Odyssée parce que la seconde partie raconte la quête initiatique de Gilgamesh, avant son retour au pays.

Textes lus par Nathalie Kanoui

C’est lui qui fit édifier les murs d’Uruk les clos et du saint Eanna trésor sacré (…) Monte déambuler sur les remparts d’Uruk ! Scrutes-en les fondations, contemples-en le briquetage ; tout cela n’est-il pas briques cuites ? Et les sept sages, en personne, n’en ont-ils pas jeté les bases ? Trois cents hectares de ville, autant de jardins, autant de terres vierges. C’est l’apanage du temple d’Eshtar. Avec ses mille hectares, tu couvres du regard l’entier domaine d’Uruk.

Épopée de Gilgamesh, traduction de Jean Bottéro, Gallimard »

Site archéologique d'Uruk dans le sud de l'Irak (vers 3 300 av. J.-C.)
Site archéologique d’Uruk dans le sud de l’Irak (vers 3 300 av. J.-C.)
Crédits : Marc DEVILLE/Gamma-Rapho Getty

Pour aller plus loin…

Bibliographie

L'Epopée de Gilgamesh. Le grand homme qui ne voulait pas mourir.

L’Epopée de Gilgamesh. Le grand homme qui ne voulait pas mourirJean Bottéro et anonyme, Gallimard, 1992

La Mésopotamie : de Gilgamesh à Artaban : 3300-120 av. J.-C., Aline Tenu, Bertrand Lafont, Francis Joannès et Philippe Clancier, Editions Belin, 2017

Intervenants

  • Bertrand Lafont, assyriologue et sumérologue, directeur de recherche au CNRS

Emission La Fabrique de l’Histoire diffusée sur les ondes de France Culture, le dimanche 15 avril 2019.

Production : Vincent Charpentier ; Réalisation : Vanessa Nadjar avec la collaboration de Sandrine Chapron

Production : Emmanuel Laurentin ; Production déléguée : Séverine Liatard, Anaïs Kien, Victor Macé de Lépinay avec la collaboration deCéline Leclère, Aurélie Marsset, Marion Dupont Réalisation : Marie-Laure Ciboulet, Thomas Dutter, Renaud Dalmar, Séverine Cassar, Anne Fleury

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Fréquence médiévale : Nice au Moyen âge

Entre montagne et mer, entre Provence et Savoie, entre royaume de France et Empire, l’histoire de Nice au Moyen âge est fascinante. Pour en savoir plus, nous avons eu le…

Entre montagne et mer, entre Provence et Savoie, entre royaume de France et Empire, l’histoire de Nice au Moyen âge est fascinante. Pour en savoir plus, nous avons eu le plaisir de recevoir au micro de Fréquence médiévale l’historienne Florie Varitille qui consacre sa thèse au gouvernement urbain de Nice au Moyen Âge.
Bonne écoute

Nice en 1543 durant le siège par les troupes Franco-Turcs, d’après le graveur Enea Vico. Source Gallica/BNF.

Merci à Exomène pour le montage.

William Blanc

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Les sagas islandaises au Moyen âge

« Légendaires, héroïques ou familiales, elles sont la fierté du peuple islandais. Mais que racontent au juste les sagas ? Ecrites entre le XIIe et le XIVe siècles, soit plus de…

« Légendaires, héroïques ou familiales, elles sont la fierté du peuple islandais. Mais que racontent au juste les sagas ? Ecrites entre le XIIe et le XIVe siècles, soit plus de deux siècles après l’époque qu’elles relatent, les sagas de Njáll, d’Egill ou de Snorri sont-elles historiquement fiables ?

Quand les sagas islandaises ont-elles été écrites ? Pourquoi leur écriture s’interrompt-elle brutalement au XIVe siècle ? Comment et par qui ont-elles été portées à notre connaissance ? Voici quelques unes des questions qu’Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay posent à François Emion, maître de conférences en études nordiques à l’Université Paris-Sorbonne, spécialiste de la Scandinavie médiévale, Marie Mossé, professeure agrégée de lettres et Hanna Steinunn Thorleifsdottir, maîtresse de conférences en langue, littérature et civilisation islandaises à l’Université de Caen Normandie.

Comment les sagas ont-elles été portées à notre connaissance ?

Marie Mossé : Au XIXe siècle, la « kvöldvaka » ou veillée du soir, passage obligé de l’hospitalité islandaise au cours de laquelle le père de famille lit des extraits d’une saga à ses invités, va devenir un motif du récit de voyage en Islande. A une période où cette colonie danoise est toujours spoliée de son « trésor » – ses manuscrits – qu’elle ne récupérera qu’au XXe siècle, les familles islandaises investissent le voyageur d’un rôle d’ambassadeur et de promoteur de ce patrimoine littéraire. Ainsi, la « bibliothèque islandaise » va-t-elle éblouir les voyageurs européens jusqu’à devenir cet objet intellectuel et spirituel fascinant, capable de perdurer en dépit de la domination politique danoise et d’un contexte économique qui maintient la population dans la misère. Et in fine contribuer à forger la figure de l’Islandais ascète.

Les sagas islandaises témoignent d’un art narratif resserré, à l’économie proche parfois du laconisme, alors que, comme on l’a vu avec la déferlante Game of thrones, la mode s’est emparée du mot pour désigner des récits marqués par un souffle épique et un lyrisme démesurés…

François Emion : En effet, le mot a pris en français un sens différent alors que saga est dérivé du verbe « segja » qui signifie dire. Ce qui est dit. Ainsi, les Islandais appellent saga tout texte historique ou fictif : des adaptations des romans de chevaliers aux sagas royales en passant par des textes hagiographiques, au sens de la vita latine : c’est donc un corpus varié aux écritures différentes. Dans l’ensemble, les sagas sont des récits touffus avec de nombreux personnages et dont le thème central reste le conflit et sa résolution. Si l’on ne considère que les sagas des Islandais par exemple, un corpus de 40 textes qui relate la vie en Islande depuis l’installation à la fin du IXe siècle jusqu’au XIe siècle, celui-ci forme un ensemble cohérent avec des motifs littéraires récurrents : la vengeance, le duel, les « berserkir » ou guerriers-fauves, costauds mais un peu bêtes qui sont tués par le héros. La comparaison la plus pertinente est sans doute le western américain !

Quel était le but des sagas ? S’agissait-il d’édifier le peuple, de souder une communauté dans un récit épique national ?

Hanna Steinunn Thorleifsdottir : Malgré la présence de descriptions assez dures de batailles, de blessures terribles infligées aux héros, les sagas ont été écrites pour le divertissement du lecteur ou de l’auditeur, « til gamans » comme l’a écrit Régis Boyer. Ces descriptions assez crues sont aussi faites pour secouer le lecteur ! Extrêmement humaines, et souvent ambiguës – comme le prouve la fameuse réplique de Snorri Sturluson « Ekki skal höggva » « ne frappe pas » sur laquelle les commentateurs divergent toujours – les sagas font appel à la subjectivité du lecteur. Leur essence même est d’inviter à lire entre les lignes. Vous participez vous-même de la saga, c’est vous qui écrivez l’histoire !

Manuscrits enluminés de sagas islandaises (Flateyjarbók et Saga de Saint Olaf), XIVe siècle
Manuscrits enluminés de sagas islandaises (Flateyjarbók et Saga de Saint Olaf), XIVe siècle Crédits : Werner Forman/Universal Images GroupGetty

« Les poèmes anciens sont offerts davantage comme divertissement que comme des vérités éternelles […]. Je tiens à remercier tous ceux qui ont écouté et apprécier cette histoire et, dans la mesure où ceux qui ne l’ont pas aimée n’en seront jamais satisfaits, laissons ceux-là jouir de leur propre misère. » Saga de Hrolfr Sans Terre

Textes lus par Mélanie Orru. »

Bibliographie

Sagas islandaises

Sagas islandaises Gallimard – coll. La Pléiade, 2003

Intervenants

Emission La Fabrique de l’Histoire diffusée sur les ondes de France Culture, le dimanche 17 avril 2019.

Production : Vincent Charpentier ; Réalisation : Vanessa Nadjar avec la collaboration de Sandrine Chapron

Production : Emmanuel Laurentin ; Production déléguée : Séverine Liatard, Anaïs Kien, Victor Macé de Lépinay avec la collaboration deCéline Leclère, Aurélie Marsset, Marion Dupont Réalisation : Marie-Laure Ciboulet, Thomas Dutter, Renaud Dalmar, Séverine Cassar, Anne Fleury

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Fréquence médiévale : l’Irlande au début du Moyen Âge

L’Irlande au début du Moyen Âge est un territoire particulier. Jamais conquise par les Romains, jamais unifiée autour d’un monarque, l’île développe vite une forme originale de christianisme où les…

L’Irlande au début du Moyen Âge est un territoire particulier. Jamais conquise par les Romains, jamais unifiée autour d’un monarque, l’île développe vite une forme originale de christianisme où les structures épiscopales sont calquées sur les monastères (avec notamment des abbés-évêques) et des moines mariés. S’ajoute à cela une forte présence viking dès le IXe siècle,notamment à Dublin. Pour nous parler de cette histoire fascinante, nous avons le plaisir de recevoir Mathilde Jourdan, doctorante à l’université Paris 1.
Bonne écoute (en sirotant une petite stout locale, évidemment)

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Le Livre de Kells, IXe siècle, folio 114, l’arrestation du Christ. Ce manuscrit a été réalisé dans le monastère de Kells, en Irlande.

A lire, pour celles et ceux qui voudraient aller plus loin : Viron Olivier, « Géopolitique de l’Irlande médiévale (600-1200) », Hypothèses, 2002/1 (5), p. 27-38.

Le Grianan d’Aileach, centre politique et culturel irlandais médiéval.

Merci à Exomène (qui vient de se resservir une stout, le coquin !) pour le montage.

William « Fighting Irish » Blanc

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Alésia, une histoire

« « Alésia ? Connais pas ! Je ne sais pas où se trouve Alésia ! Personne ne sait où se trouve Alésia »… La phrase de René Goscinny est devenue…

« « Alésia ? Connais pas ! Je ne sais pas où se trouve Alésia ! Personne ne sait où se trouve Alésia »… La phrase de René Goscinny est devenue incontournable, tant elle est le reflet d’une polémique bien actuelle autour d’une bataille de titans, vieille de 2067 ans…

Porte orientale du camp C, pendant la fouille du site archéologique d'Alésia (vers 1992)
Porte orientale du camp C, pendant la fouille du site archéologique d’Alésia (vers 1992) Crédits : © Photo aérienne de René Goguey

De fait, Alésia serait une fille de l’air, si certains ne la voient nulle part, d’autres la verraient partout ! Justement, Jean-Louis Brunaux, à défaut de la voir partout… la cherche !

Site naturel d’exception, des mythes ou légendes d’origines grecques auraient été à l’origine de la naissance d’Alésia. Même Diodore de Sicile en aurait parlé ! Et cela, bien avant la chute de la fameuse cité des Mandubiens, l’effondrement de la Gaule libre et indépendante… 

L’histoire d’Alésia s’avère être celle d’un étonnant lieu de culte celtique, où, vers 150 avant notre ère, des banquets sacrés se sont déroulés au sommet de son plateau. Cette ferveur religieuse perdurera durant l’Antiquité. 

Monument dédié à la déesse Ucuetis sur le site d'Alésia
Monument dédié à la déesse Ucuetis sur le site d’Alésia
Crédits : © DEA / G. DAGLI ORTI Getty

Alésia est surtout l’objet d’une étonnante polémique dépassant l’archéologie, celle de quelques quarante prétendantes se voulant lieux d’histoire et de mémoire, dont les communes d’Alaise, Aloise, Alièze, Alès, voire Aluze… la dernière, Syam-Chaux-les-Crotenay, se veut, elle aussi, l’incontournable site évoqué dans le bellum galicum. »

>>> Site du Muséo parc d’Alésia

>>> Page wikipédia de Jean-Louis Brunaux

Bibliographie

A la recherche d’Alésia : des légendes grecques au lieu de mémoire,Jean-Louis Brunaux, Armand Colin, 2019

Les Gaulois : vérités et légendes, Jean-Louis Brunaux, Perrin, 2018

Intervenants

  • Jean-Louis Brunaux, directeur de recherche au CNRS (Laboratoire d’archéologie de l’ENS)

Emission Carbone 14 diffusée sur les ondes de France Culture, le dimanche 21 avril 2019.

Production : Vincent Charpentier ; Réalisation : Vanessa Nadjar avec la collaboration de Sandrine Chapron

Retrouver les émissions de Fréquence Antiquité à cette adresse.

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Fréquence médiévale : les royaumes mérovingiens

De Clovis à Dagobert, l’histoire des Mérovingiens a souvent été résumée à une série d’images d’Épinal, entre vase de Soissons et rois fainéants. Mais que sait-on réellement de cette période…

De Clovis à Dagobert, l’histoire des Mérovingiens a souvent été résumée à une série d’images d’Épinal, entre vase de Soissons et rois fainéants. Mais que sait-on réellement de cette période ? Pour en apprendre plus, nous avons invité au micro de Fréquence médiévale l’historien Bruno Dumézil qui écrit une BD passionnante (illustrée par Hugues Micol), Les Temps Barbares, publiée dans la collection L’Histoire dessinée de la France.
Bonne lecture et bonne écoute :

Pour en savoir plus sur les Mérovingiens, vous pouvez lire un extrait de la bande dessinée Les Temps Barbares en cliquant sur ce lien.

Merci à Exomène, le lanceur de francisque le plus rapide à l’ouest du Pecos, pour le montage

William Blanc

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Le procès des Templiers selon « La caméra explore le temps » (1961)

Après avoir traité de la série Knightfall, nous revenons sur un article dans lequel nous parlons du traitement du procès des Templiers par la télévision française. Il y a près…

Après avoir traité de la série Knightfall, nous revenons sur un article dans lequel nous parlons du traitement du procès des Templiers par la télévision française. Il y a près de soixante ans, La Caméra explore le temps, présentée par Alain Decaux et André Castelot, s’attaquait au sujet en mélangeant commentaires historiques et scènes théâtrales (avec notamment Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle). Diffusée sur l’ORTF, l’émission proposait un traitement très marqué par l’actualité de l’époque comme vous aller le découvrir en lisant l’article  « Un quarteron de templiers à la retraite » en cliquant sur ce lien ou sur l’image ci-dessous.

Pour faire suite à cette lecture, nous vous proposons de visionner deux extraits vidéo tirés du téléfilm. Le premier montre parfaitement la volonté de Stellio Lorenzi, réalisateur et scénariste de l’émission, de noircir l’image des templiers, de les montrer comme une menace pour la monarchie capétienne. Une théorie que réfute aujourd’hui la très grande majorité des historiens travaillant sur le sujet. La plupart des combattants templiers étaient en effet toujours sur « le front » (Chypre et la péninsule ibérique après la perte de la Terre sainte). Le peu de combattants présents dans le royaume de France ne pesait pas grand-chose face à la puissance de Philippe le Bel. La même remarque peut être faite quant au rôle de banquier des templiers ; le trésor de l’ordre était bien moins important que les revenus royaux.

Mais, si l’image de toute puissance templière proposée par ce premier extrait n’était pas la réalité, qu’en était-il ? Aujourd’hui, la plupart des historiens n’analysent plus le procès des templiers sous l’angle financier (ni même sous l’angle de la culpabilité), mais plutôt à travers les dimensions politiques et religieuses (ces deux aspects étant étroitement liés au Moyen âge, pour ne pas dire confondus). L’acharnement de Philippe le Bel doit être mis en relation avec le conflit important opposant la monarchie capétienne avec la papauté, qui prit une tournure dramatique au début du XIVe siècle (avec, notamment, l’attentat d’Anagni). Comme l’explique l’historien Julien Théry dans un récent article,

« La perte des templiers devait faire de Philippe le Bel et de ses successeurs, en quelque sorte, des papes en leur royaume. […] En définitive, les crimes imputés au Temple constituaient une hérésie d’État. Leur répression fut un moment important pour la construction de l’absolutisme royal français. »

Une prééminence de l’État que va affirmer le conseiller du roi Guillaume de Plaisians (joué Jean Rochefort) dans ce second extrait, face à un Jacques de Molay (incarné par Louis Arbessier) bien désemparé.

Le parallèle avec la guerre d’Algérie et l’armée de métiers, penchant en partie pour l’Algérie française et les colons, est assez évident. Néanmoins, si l’on en croit le témoignage de la script de l’émission Michèle O’Glor, la comparaison n’était pas voulue. Du moins, pas avec le putsch des généraux. C’est sans doute vrai ; néanmoins, il était courant de modifier le script le jour même (ce fut le cas pour Les Templiers). L’émission du 22 avril, diffusée en direct, ne ressemblait pas à ce qui était prévu au matin du 21 avril.

Enfin, le putsch des généraux ne marquait pas un fait nouveau. Déjà, en mai 1958, c’est avec l’appui de l’armée et des colons que le général de Gaulle avait pu prendre le pouvoir et mettre fin à la IVe république. Mais ce soutien à de Gaulle avait cessé depuis que ce dernier, en septembre 1959, avait reconnu la possibilité d’une autodétermination de l’Algérie et le divorce avait été définitivement acté lors de la semaine des barricades de janvier 1960 (déclenchées suite à la mutation du général Massu en métropole). Une actualité qui ne pouvait échapper au très militant Stellio Lorenzi (proche du PCF) qui fit de ses templiers une métaphore de l’armée de métier engluée dans la question algérienne. La caméra explore le temps était bien, comme le reconnaîtra plusieurs années après Michèle O’Glor, un moyen de parler politique :

« on a choisi des sujets plus historiques, plus politiques (…) qui étaient souvent en rapport avec la politique de l’époque. (…) C’est extraordinaire, quand on fait de l’histoire, tout ce qu’on peut retrouver comme parallèle. Or, on recherchait ces parallèles. »

Pour finir, laissons nous aller au plaisir de l’anecdote. En écoutant attentivement le dialogue de Plaisians/de Molay, vous reconnaîtrez l’acteur qui incarne ce dernier, et plus particulièrement sa voix. Louis Arbessier, pour les auditeurs francophones fans de films d’espionnage, fut en effet le doubleur de « Q » dans de nombreux James Bond.

William Blanc

Bibliographie :

  • À propos de l’émission La caméra explore le temps, voir le livre d’Isabelle Veyrat-Masson, Quand la télévision explore le temps, Fayard, 2000, notamment les pages 88 à 113. Les citations de Michèle O’Glor en sont tirées.
  • En ce qui concerne les templiers, il faut évidemment se replonger dans l’ouvrage désormais classique d’Alain Demurger, Les Templiers, une chevalerie chrétienne au Moyen Âge, Seuil, 2008. Sur le procès, voir Malcolm Barber, Le Procès des Templiers, Tallandier, 2007. Ces deux livres, écrits par des spécialistes, font un sort aux idées qui voudraient que les templiers aient été un « État dans l’État  » ou « les banquiers de l’Occident ».
  • Voir enfin le très intéressant article de Julien Théry, « Une hérésie d’État. Philippe le Bel, le procès des ‘perfides templiers’ et la pontificalisation de la royauté française », paru dans le nº 60 de la revue Médiévales, 2011, p. 157-186.
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