Mois : janvier 2019

Du Guesclin : légende et histoire. Entretien avec Laurence Moal

L’histoire de Bertrand Du Guesclin, personnage central de la Guerre de Cent Ans, ne s’arrête pas à sa mort en 1380. Sa figure a été régulièrement utilisée et mobilisée au…

L’histoire de Bertrand Du Guesclin, personnage central de la Guerre de Cent Ans, ne s’arrête pas à sa mort en 1380. Sa figure a été régulièrement utilisée et mobilisée au cours des siècles, notamment dans l’enseignement des IIIe et IVe Républiques. Retour sur un mythe sans cesse renouvelé avec Laurence Moal, historienne et auteure de l’excellent Du Guesclin. Images et histoire (Presses universitaires de Rennes, 2015).

Fréquence Médiévale : Le personnage de Du Guesclin a-t-il été célébré durant le Moyen Âge ?

Laurence Moal : Du Guesclin est célébré de son vivant puisque Eustache Deschamps compose sa première ballade sur le connétable en 1372, à l’occasion de la naissance de Louis d’Orléans. Mais c’est après sa mort en 1380 que se diffuse sa légende. Dans plusieurs poèmes, il apparaît comme le dixième Preux, un thème très apprécié par les princes français. Cuvelier lui consacre une longue chanson de geste. Elle est la source qui a nourri toutes les histoires de Du Guesclin et contribue à la popularité du personnage que l’on trouve représenté dans de nombreux manuscrits enluminés. Sous Charles VI, sa mémoire est également célébrée à travers une cérémonie grandiose qui clôture des fêtes en l’honneur des jeunes princes d’Anjou les 6 et 7 mai 1389. Il s’agit d’un service funèbre dans l’abbaye de Saint-Denis, où ses os ont été déposés sur ordre de Charles V, avec offrandes militaires. Ces funérailles sont l’occasion d’exalter un modèle de chevalerie entièrement dévoué à la monarchie tout en contribuant à la dimension mythique de du Guesclin. Quelques années plus tard, le roi commande l’exécution d’un monument funéraire à la gloire de du Guesclin comportant un gisant, terminé en 1397. Louis d’Orléans, filleul et admirateur de du Guesclin, a aussi contribué à la diffusion de la renommée du connétable. Après son assassinat en 1407, l’ensemble de la famille d’Orléans puis le parti Armagnac, en lutte contre les Bourguignons, font de du Guesclin leur héros. Depuis le XIVe siècle, les représentations du connétable sont donc soigneusement sélectionnées pour créer puis entretenir la légende. Il fallait toute cette propagande de la royauté pour faire oublier ses cruautés, ses défaites et ses ruses peu glorieuses.

FM : A-t-on continué à célébrer ses exploits durant l’époque moderne. A-t-il servi d’exemple à d’autres grands capitaines ?

LM : Après un certain déclin de la chevalerie, Du Guesclin réapparaît au XVIIe siècle. Il est célébré dans la Galerie des Hommes illustres du Palais-Cardinal de Richelieu qui souhaite affirmer le rôle des grands serviteurs de la monarchie. Du Guesclin profite aussi de la renaissance de l’esprit de la chevalerie et de l’intérêt accru pour le modèle médiéval au siècle suivant. Après les défaites infligées par les Anglais, son souvenir, associé à celui de Jeanne d’Arc et de Bayard, entretient le culte de l’héroïsme national dans des biographies qui se multiplient mais aussi dans la littérature militaire et les livres d’histoire illustrés. On trouve aussi Du Guesclin à l’honneur sous Louis XVI dans le programme du comte d’Angiviller à la gloire des « Grands hommes français ». Le peintre Brénet est alors chargé de réaliser les Honneurs rendus au connétable Duguesclin par la ville de Randon et le sculpteur Foucou réalise une statue de Du Guesclin à la bataille de Cocherel. Ces œuvres (respectivement au Louvre château de Versailles) sont chargées de ranimer les sentiments patriotiques. Du Guesclin reste donc un héros à la mode pour les hommes de guerre mais plus largement pour un public érudit qui se passionne pour le passé national.

FM : Pourquoi le personnage de Du Guesclin a-t-il fait partie des figures mise en avant dans le roman national au XIXe siècle ?

LM : Après la défaite contre la Prusse en 1870, on considère que la connaissance de l’histoire de France est essentielle à la survie de la République. Dans cette histoire enseignée, la guerre et ses batailles occupent une place privilégiée. La guerre de Cent Ans surtout permet de faire le lien avec la guerre franco-prussienne de 1870-1871. La figure de Du Guesclin s’impose comme une référence incontournable parmi les héros nationaux mis en avant dans les manuels scolaires. Il est associé au redressement de la France après la défaite de Poitiers en 1356. Il est celui qui « boute » les Anglais hors du royaume. Sa mort permet la valorisation de l’esprit de sacrifice pour la patrie. On met aussi en avant sa laideur, son enfance pauvre et bagarreuse, sa bravoure. Tous les Français, quelle que soit leur origine sociale, peuvent donc s’identifier à lui. Raison pour laquelle les représentations de Du Guesclin se multiplient dans les manuels mais aussi dans les images publicitaires, la statuaire publique ou les pièces de théâtre… Il incarne l’Etat, la nation, le patriotisme : cela explique la continuité du mythe. La laideur, l’homme du peuple, la reconquête des provinces perdues… autant de clichés que l’on ressasse et que l’on utilise d’ailleurs pour des interprétations parfois radicalement opposées puisqu’il est aussi accaparé par les antidreyfusards comme Déroulède.

FM : Quelle a été la réception de Du Guesclin dans la Bretagne contemporaine ?

LM : Aux XIXe et XXe siècles, Du Guesclin est perçu comme un héros positif en Bretagne. Il renvoie l’image du Breton qui se bat au service de la France, un message que l’on retrouve dans les manuels scolaires et qui prend tout son sens après la 1ère guerre mondiale. Pour les régionalistes, il faut glorifier l’ancrage de la petite patrie, la Bretagne, dans la Grande patrie, la France. Mais le mouvement breton se radicalise après 1918. On le voit quand le maréchal Foch est invité à Rennes en 1921 pour commémorer le 6e centenaire de la naissance de Du Guesclin. Le connétable est vu comme « un traître à la patrie bretonne » chez certaines franges du mouvement breton. C’est en fait à cette période qu’on assiste à l’essor du séparatisme et la figure de Du Guesclin s’invite dans les débats parfois de manière explosive. À Rennes puis à Broons, des statues sont détruites ou vandalisées. Détruire une statue, c’est aussi une image finalement. Une image pour détruire celle qui a été construite par la IIIe République.

FM : La mémoire de Du Guesclin est-elle encore vivace aujourd’hui ? LM : C’est vrai que sa mémoire pâtit de la réforme de l’enseignement primaire qui cesse de célébrer le culte des héros à partir des années 1960-1970 au grand dame des nostalgiques du roman national. Mais il bénéficie d’un nouvel engouement pour le Moyen Âge à la fin du XXe siècle. La multiplication des fêtes médiévales est l’occasion de le retrouver en chair et en os au cœur de plusieurs animations. A Châteauneuf-de-Randon notamment, lors de l’inauguration du gisant réalisé par Dominique Kaeppelin et placé dans le cénotaphe de l’Habitarelle. À Dinan surtout, du Guesclin a longtemps été le centre d’attention de la Fête des Remparts, devenue un vrai modèle du genre. En 1994 et 1996, il est le clou d’un spectacle conçu et joué par Gilles Raab, le pionnier de la reconstitution historique en France. C’est vrai qu’aujourd’hui, face au succès de la fantasy, du fantastique et du surnaturel, Du Guesclin connaît une certaine éclipse. Il reste malgré tout un produit d’appel accrocheur, associé à un Moyen Âge qui fascine toujours le grand public. Du Guesclin a certes des détracteurs mais aussi de nombreux admirateurs et collectionneurs. Il représente l’univers de la chevalerie, le « héros d’enfance ». Finalement, il a toujours du succès. On le voit avec le nombre très important des ouvrages qui lui sont consacrés par les historiens locaux ou universitaires. Sa renommée est même internationale puisqu’on le retrouve trônant sous la Tour Eiffel de Las Vegas !

Propos recueillis par William Blanc

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Bayard, un cheval légendaire médiéval

On connaît le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, héros des guerres d’Italie. Pourtant, au Moyen Âge, lorsque le nom de Bayard est prononcé, c’est à un cheval que…

Bayard et Maugis, pèlerins chrétiens – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5074, folio 46 v.
Bayard et Maugis, pèlerins chrétiens – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5074, folio 46 v.

On connaît le chevalier Bayard, sans peur et sans reproche, héros des guerres d’Italie. Pourtant, au Moyen Âge, lorsque le nom de Bayard est prononcé, c’est à un cheval que l’on faisait référence, dont la légende, bien plus que celle de son homonyme humain, a fait le tour de l’Europe occidentale. Bayard, c’est la monture sans laquelle la révolte des quatre fils Aymon contre Charlemagne n’aurait jamais pu réussir. Bayard, c’est le destrier qui a défié un empereur.

Retour sur un mors illustre avec cet article disponible aujourd’hui en téléchargement libre et gratuit en cliquant sur ce lien ou sur l’image ci-dessous.

Charlemagne, mauvais roi, n’est pas digne d’être le cavalier de Bayard – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5073, folio 281 v.
Charlemagne, mauvais roi, n’est pas digne d’être le cavalier de Bayard – Paris, BnF, Arsenal, ms. 5073, folio 281 v.
La première enluminure montrant les quatre fils Aymon chevauchant Bayard, datant du début du XIVe siècle – Paris, BnF, ms. fr. 766 folio 93.
La première enluminure montrant les quatre fils Aymon chevauchant Bayard, datant du début du XIVe siècle – Paris, BnF, ms. fr. 766 folio 93.

William Blanc

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Fréquence fantasy avec Jean-Philippe Jaworski

Jean-Philippe Jaworski est sans conteste une des très grande plumes de la fantasy francophone. Après avoir écrit des jeux de rôles, il a notamment publié l’excellent roman Gagner la guerre…

Jean-Philippe Jaworski est sans conteste une des très grande plumes de la fantasy francophone. Après avoir écrit des jeux de rôles, il a notamment publié l’excellent roman Gagner la guerre (2009), récit picaresque fortement inspiré de l’histoire de Venise au Moyen Âge et qui vient d’être adapté en bande dessinée par les éditions Le Lombard (dessins par Frédéric Genêt). Il a accepté de répondre à nos questions lors du dernier festival des Imaginales entre deux séances de dédicaces.
Bonne écoute

Merci à Exomène, le Benvenuto des MP3.

William Blanc

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Fréquence médiévale : reconstitutrices et reconstituteurs du Moyen âge

Nous avions déjà parlé, dans une précédente émission, de l’histoire des fêtes médiévales et de la reconstitution médiévale avec Martin Bostal. Nous nous intéressons aujourd’hui à la vie des reconstiteurs…

Nous avions déjà parlé, dans une précédente émission, de l’histoire des fêtes médiévales et de la reconstitution médiévale avec Martin Bostal. Nous nous intéressons aujourd’hui à la vie des reconstiteurs et des reconstitutrices et à l’organisation de leur loisir avec Audrey Tuaillon Demesy. Cette chercheuse en sociologie pratique elle-même la reconstitution médiévale et a consacré sa thèse (que vous pouvez consulter ici) à ce sujet.

Merci à Exomène, qui est partie se changer à nouveau en héraut d’armes bourguignon juste après avoir monté l’émission (chacun son truc).

William Blanc

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Fréquence médiévale : fêtes médiévales et reconstitutions

Le Moyen âge n’a jamais été aussi présent dans le paysage culturel occidental. Vous allez d’ailleurs sans doute être nombreuses et nombreux qui suivez nos publications sur Twitter ou sur…

Le Moyen âge n’a jamais été aussi présent dans le paysage culturel occidental. Vous allez d’ailleurs sans doute être nombreuses et nombreux qui suivez nos publications sur Twitter ou sur Facebook, à aller user vos chausses dans un camp de reconstitution, dans une fête médiévale ou sur un terrain de béhourd. Portée par la fascination récente (datant du début des années 1960) pour la période médiévale, appuyée par, il faut bien le dire, la mode de la fantasy, nous avons tenté d’y voir un peu plus claire dans ces pratiques nombreuses avec notre invité, Martin Bostal, doctorant en histoire médiévale et intervenant au château de Crèvecœur-en-Auge.
Avec lui, nous avons esquissé un vaste panorama des différentes pratiques du Moyen âge vivant, entre les troupes de reconstitution, les arts martiaux historiques européens (AHME), le béhourd, l’archéologie expérimentale et les fêtes médiévales. Bonne écoute :

Pour aller plus loin, rendez-vous sur le site du château de Crèvecœeur-en-Auge (Calvados), dont les médiévales auront lieu du 31 juillet au 7 août prochain

Merci à Exomène pour le montage… Exomène qui, selon nos sources, aime se déguiser passé minuit en héraut bourguignon du XVe siècle… chacun son truc.

William Blanc

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Arthur, Robin et les autres… Les mythes médiévaux revisités au XXe siècle

LES MYTHES MÉDIÉVAUX REVISITÉS AU XXe SIÈCLETrois rencontres Mardi 5 février, jeudi 21 février, mardi 19 mars 2019 à 18h organisées par la Société des Amis du musée de Cluny. …

LES MYTHES MÉDIÉVAUX REVISITÉS AU XXe SIÈCLE
Trois rencontres Mardi 5 février, jeudi 21 février, mardi 19 mars 2019 à 18h organisées par la Société des Amis du musée de Cluny

Jamais le Moyen Âge n’a autant été présent dans le paysage culturel. Romans, films, bandes dessinées, jeux, publicités, la fascination pour l’époque médiévale prend des tours et des détours parfois déroutants, souvent originaux, mais toujours fascinants. Pour en savoir plus, la Société des Amis du musée de Cluny vous propose ce cycle de conférences pour découvrir en trois temps le Moyen Âge dans la culture populaire d’aujourd’hui.

Mardi 5 février – 18h : Le mythe arthurien, du cinéma à la BD (Rendez-vous : Le bloc, 10 bis rue du Sommerard Paris 5, métro Cluny La Sorbonne).

Jeudi 21 février – 18h : Games of thrones, une histoire de la Fantasy (Rendez-vous : Le bloc, 10 bis rue du Sommerard Paris 5, métro Cluny La Sorbonne).

Mardi 19 mars- 18h : Robin des bois en Amérique (Rendez-vous : Institut finlandais, 60 rue des Ecoles, Paris 5 Metro Cluny La Sorbonne)

Accès gratuit. Réservation indispensable au plus tard 8 jours avant chaque rencontre auprès de : amis.musee.cluny [at] outlook.fr

Intervenant : William Blanc.

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Les assassins. L’histoire derrière le mythe

Les assassins, groupe religieux chiite (autrement appelé nizârites) auquel se sont confrontés (et parfois alliés) les croisés ou les templiers, fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre. Les légendes associées au « vieux…

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L’imagerie des assassins dans le jeu Assassin’s Creed.

Les assassins, groupe religieux chiite (autrement appelé nizârites) auquel se sont confrontés (et parfois alliés) les croisés ou les templiers, fait aujourd’hui couler beaucoup d’encre. Les légendes associées au « vieux de la montagne » à la forteresse d’Alamut (en Iran actuel) et à des sectateurs fanatisés par la consommation de haschich se retrouve par exemple dans la franchise Assassin’s Creed. Cette image doit beaucoup, entre autres, au roman de Vladimir Bartol, Alamut, publié en 1938, dans lequel l’auteur critiquait la montée du fascisme en Italie (où vivait Bartol) en Europe en usant de l’imagerie fantasmée des assassins.
Mais qui étaient en réalité les nizârites ? Pour en savoir plus, l’école de Chartes à mis en ligne une très intéressant conférence de Laura Minervini, professeur à l’Université de Naples Federico II, le 9 novembre 2016 : « L’invention des Assassins. Genèse d’une légende médiévale « 

William Blanc

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Fréquence médiévale : fées et petit peuple

Elfes, fées, lutins, gobelins, trolls, korrigans, leprechauns, jawas, gremlins (rayer les mentions inutiles) occupent notre horizon imaginaire depuis l’époque médiévale. Mais comment s’y retrouver dans ce vaste panorama féérique, qui…

Elfes, fées, lutins, gobelins, trolls, korrigans, leprechauns, jawas, gremlins (rayer les mentions inutiles) occupent notre horizon imaginaire depuis l’époque médiévale. Mais comment s’y retrouver dans ce vaste panorama féérique, qui va de la littérature épique jusqu’à la fantasy en passant par les Schtroumpfs (eh oui) ? Pour en savoir plus nous avons profité des Imaginales d’Épinal (version 2018) pour interroger Noémie Budin, qui a consacré sa thèse au petit peuple et qui se définit elle-même comme une elficologue.
Bonne écoute :

Merci à Exomène, le lutin des MP3, pour le montage.

Pour lire la thèse de Noémie Budin, cliquer sur ce lien.

William Blanc

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La torture au Moyen âge. Réalités et fantasmes

Le Moyen âge et la torture, dans la culture contemporaine, sont nettement associés. Néanmoins, nous savons peu de choses à propos de cette pratique qui n’est pas propre à l’époque…

Le Moyen âge et la torture, dans la culture contemporaine, sont nettement associés. Néanmoins, nous savons peu de choses à propos de cette pratique qui n’est pas propre à l’époque médiévale,comme nous l’a tristement montré le début du XXIe siècle. Pour en apprendre plus, nous avons interrogé l’historienne Faustine Harang, auteure d’un livre passionnant sur la question, La torture au Moyen Âge, XIVe-XVe siècles, qui vient de paraître aux PUF.

Fréquence médiévale : La culture populaire associe la torture avec le Moyen âge ? Est-ce une association si justifiée que cela ?
Faustine Harang : La torture est une réalité du Moyen Âge qui ne peut être mise en doute. Elle est illicite lorsqu’elle participe des agissements sauvages qui accompagnent les faits de guerre. Elle peut aussi être légale puisqu’elle appartient à la panoplie des moyens que les juges ont à leur disposition pour instruire une cause criminelle, et on l’associe avec raison à de retentissantes affaires comme le procès des Templiers au début du XIVe siècle.
En revanche, la torture judiciaire ou « question » est loin d’être propre à cette période. Déjà en usage dans l’Antiquité, c’est par l’intermédiaire de la résurgence du droit romain qu’elle revient sur le devant de la scène comme instrument de procédure à partir du XIIIe siècle en France. La réglementation médiévale s’appuie alors en grande partie sur des principes établis sous l’Empire romain pour encadrer la pratique de la question. Elle sert de fondement aux normes que l’Époque moderne va affiner. Depuis, les situations de conflits ont pu occasionner sa réapparition périodique.
Faire de la torture une caractéristique majeure et incontournable d’un Moyen Âge forcément sombre et barbare procède de représentations fantasmagoriques. En effet, lorsqu’elle est illégitime, elle est sévèrement réprimée par la justice du roi. Et, lorsque les magistrats s’en saisissent, c’est généralement avec parcimonie. Toutefois, elle est un outil politique au service de la raison d’État naissante, et sa renommée postérieure souligne en quelque sorte la réussite du pouvoir monarchique à projeter l’image d’une justice rigoureuse.

FM : Pareillement, les représentations populaires font souvent le lien entre la torture et l’Église, notamment l’Inquisition. Pourtant, comme vous le montrez, la torture était aussi utilisée par des juridictions civiles.
FH : L’hérésie fait partie des crimes les plus graves, passibles de peine corporelle et capitale, elle est à ce titre susceptible d’entraîner la torture. C’est pourquoi les tribunaux d’Inquisition ont la réputation, fondée, d’y recourir. Dans la lutte contre les hérétiques, avant que ne soit créée l’Inquisition au milieu du XIIIe siècle, et encore dans ses premières années, les clercs avaient l’interdiction d’employer eux-mêmes la torture, ce qui exigeait de recourir au « bras séculier », c’est-à-dire aux laïcs, qui l’utilisaient déjà à l’encontre des larrons et des homicides.
Il ne faut pas oublier que le Moyen Âge est profondément chrétien, aussi tout crime grave remettant en cause l’ordre politique, social et religieux, peut faire l’objet d’une procédure extraordinaire – expression désignant la procédure de la question – quel que soit le tribunal à l’œuvre. Dans ce contexte, la torture va être un instrument de choix dans l’élaboration du crime de lèse-majesté.

FM : Pourquoi utilise-t-on la torture au Moyen âge ? Est-ce un usage fréquent et automatique, ou bien est-ce une pratique strictement codifiée ?
FH : La question intervient donc principalement pour les crimes majeurs, homicides, vols, faux, sorcellerie, empoisonnement. Il s’agit généralement de crimes qui ne peuvent être prouvés autrement que par un aveu, et qui atteignent l’ordre politique et social dans ses fondements. Les juges se trouvent alors parfois contraints, faute de pleine preuve, lorsque le suspect rechigne à se dévoiler spontanément, d’employer la procédure extraordinaire. Il s’agit d’un recours ultime, qui doit se justifier par des indices sérieux et doit être validé par un conseil d’experts en droit. Lorsque la procédure de question est enclenchée, c’est encore tout un processus qui se met en place, et qui peut être interrompu par un aveu à chaque étape, depuis la menace jusqu’à l’application de la souffrance physique, en passant par mise à nu du suspect et son installation sur la table de torture. De fait, nombre de prévenus cèdent avant d’avoir été effectivement torturés.
Mais avant d’en arriver à cette option, les juges ont exploré toutes les autres pistes au moyen d’une enquête approfondie. Témoignages et indices matériels suffisent parfois à condamner ou absoudre sans basculer vers une procédure extraordinaire. La torture est déjà considérée à l’époque comme une entreprise délicate et peu fiable, vers laquelle on se tourne lorsqu’il n’y a plus d’autre choix pour obtenir un résultat. Sa pratique est strictement réglementée, elle ne doit pas entrainer de séquelles physiques, ne peut être renouvelée au-delà de trois ou quatre fois, et certaines méthodes considérées comme particulièrement dangereuses, comme l’usage du feu, sont progressivement interdites.

FM : La torture est-elle pratiquée par un corps de professionnels ?
FH : Cela dépend de l’importance des tribunaux. Bon nombre procèdent empiriquement, avec le personnel dont ils disposent, bourreaux ou sergents. Ceux pour qui le recours à la torture est tout à fait exceptionnel peuvent demander l’appui d’un expert venant d’une autre juridiction. Les tribunaux les plus actifs disposent en effet de spécialistes, qui se distinguent des bourreaux. La professionnalisation se met d’abord en place dans les cours les plus importantes, notamment au Châtelet de Paris où un sergent à verge se voit attribuer le rôle de « tourmenteur » en parallèle à ses fonctions habituelles dès la deuxième moitié du XIVe siècle, la qualité de « questionneur et tourmenteur » y devenant un office à la fin du XVe siècle.

FM : Vous révélez dans votre livre l’origine de l’expression « avoir bon bec ». Pourriez-vous nous en dire plus ?
FH : L’expression « avoir bon bec » caractérise communément une personne bavarde, le bec désignant familièrement la bouche. Cette image serait à l’origine du nom de la tour Bonbec à la Conciergerie du Palais, qui abrite la chambre de la question utilisée par le Parlement de Paris à l’extrême fin du Moyen Âge puis à l’Époque moderne. Plaisanterie facile signifiant bien à quel point la question peut délier les langues, quelle que soit la teneur des aveux extorqués…

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Propos recueillis par William Blanc

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Réenchanter le monde roman

« Loin de nos représentations figées, les églises romanes étaient des lieux de vie. Avec leur ouvrage Le monde roman, trois chercheurs nous invitent à voir au-delà de la pierre nue…

Un chapiteau à Saint-Pierre de Mozat, à Mozac (Puy-de-Dôme). A gauche, le poisson chevauché, symbolisant la coopération humain-animal. A droite, le poisson soumis.
Un chapiteau à Saint-Pierre de Mozat, à Mozac (Puy-de-Dôme). Photo : GAHOM/CRH-EHESS.

« Loin de nos représentations figées, les églises romanes étaient des lieux de vie. Avec leur ouvrage Le monde roman, trois chercheurs nous invitent à voir au-delà de la pierre nue pour redécouvrir la Création foisonnante et heureuse de l’An Mil.
Dépouillement. Voilà le premier mot qui vient à l’esprit lorsque l’on rentre dans une église romane, que ce soit la magnifique abbatiale Sainte-Foy de Conques ou la très belle basilique Saint-Sernin de Toulouse. C’est que nous avons trop l’habitude d’opposer le foisonnement architectural du gothique (terme à l’origine péjoratif inventé au XVIe siècle) à une simplicité romane (catégorie, quant à elle, crée au XIXe siècle). Nous ne sommes pas aidés par notre perception actuelle qui réduit ces édifices à de simples objets de curiosité inanimés.
Et pourtant, que de vie dans une église romane ! « Les animaux sont partout, sous différentes formes » nous explique Pierre-Olivier Dittmar… »
Pour en savoir plus, vous pouvez télécharger l’article complet en cliquant sur ce lien.

Bonne lecture.

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William Blanc

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